Fragiles Democraties

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https://www.arte.tv/fr/videos/103960-027-A/le-dessous-des-cartes/

 

[00:17] – Emilie

Ravi de vous retrouver pour ce nouveau numéro du dessous des cartes. Nous démarrons notre émission avec cette image du 1ᵉʳ mars 2022. Les eurodéputés n’oublieront pas l’intervention poignante en visioconférence de Volodymyr Zelensky, le dirigeant ukrainien rappelant aux Européens, quelques jours après le début de l’offensive russe sur l’Ukraine, qu’il s’agissait d’une guerre pour défendre la démocratie, le droit et les libertés. Une guerre qui, par conséquent, devrait concerner et impliquer le monde entier. Alors, bien sûr, avant que ne démarre cette guerre, on ne pouvait pas dire de la démocratie ukrainienne qu’elle était une démocratie parfaite à cause du maintien de certaines élites de l’ancien régime à cause de la corruption. Mais cette démocratie ukrainienne en devenir constituait déjà malgré tout un modèle alternatif précieux aux portes de la Russie autocratique de Vladimir Poutine. Alors, précisément, on a voulu tenter un état des lieux de la démocratie dans le monde face aux autocrates. Que pèsent les démocrates ? Pourquoi l’enjeu démocratique est-il un enjeu crucial du monde qui vient ? Sortons nos cartes ! En 2021 dans le monde.

 

[01:19] – Emilie

Selon The Economist Intelligence Unit, on recense 21 démocraties véritables Canada, Islande, Norvège, Suède, Finlande. 53 démocraties défectueuses. Cette catégorie englobant des pays très différents, certains habituellement considérés comme véritablement démocratiques. Exemple le Portugal, pénalisé par son faible taux d’adhésion à des partis, syndicats, associations, encore par son fort taux d’abstention aux élections. Cette catégorie comprend aussi à l’autre bout du spectre, des pays tels la Hongrie avec la démocratie libérale de Viktor Orban, qui impose un renforcement de l’État et une diminution des libertés. 34 régimes dits hybrides qui partagent certaines caractéristiques avec les démocraties comme les élections, mais bafouent l’état de droit et les libertés individuelles. 59 régimes autoritaires, parmi lesquels la Russie, il n’y a pas d’opposition et Vladimir Poutine a fait changer la Constitution de façon à pouvoir se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036. Depuis la guerre en Ukraine, le terme de dictature est de nouveau utilisé pour qualifier l’État poutinien. L’évolution de ces chiffres montre un vrai recul de la démocratie. Ainsi, nous sommes passés de 8,4% de la population mondiale vivant dans des démocraties véritables en 2020 à 6,4 % seulement en 2021.

 

[02:41] – Emilie

Et désormais, 54,3 % de la population mondiale, soit plus de la moitié de l’humanité, vit dans des régimes autoritaires hybrides. Nous vivons donc un moment de vulnérabilité démocratique après plusieurs décennies d’ascension de ce modèle. En effet, en remontant à la Seconde Guerre mondiale, on voit que celle-ci marque en Occident la victoire des démocraties contre le nazisme. Un élan qui se poursuit dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, d’abord en Europe, Portugal, Grèce, Espagne. Les régimes autoritaires s’effondrent, laissant place à des démocraties. Ensuite, en Amérique du Sud Argentine, Uruguay, Brésil, puis en Asie, Philippines, Corée du Sud, le modèle démocratique semble triompher entre 1988 et 1991 avec la fin de l’U.R.S.S. La constitution de nouveaux États en Europe centrale et orientale qui adoptent pour la plupart les valeurs démocratiques de l’Union européenne.

 

[03:40] – Emilie

Toutefois, les interventions américaines en 2001 en Afghanistan et en 2003 en Irak vont marquer l’échec de l’implantation de la démocratie par la force. Autre désillusion démocratique les printemps arabes. Si la chute de certains dictateurs, tels Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye, Moubarak en Egypte, crée dans un premier temps l’espoir d’un avènement démocratique. Celui-ci va être brisé par l’évolution politique de la région, y compris en Tunisie. Après une première phase prometteuse de démocratisation, ce début de XXIᵉ siècle marque donc l’arrêt de l’expansion des démocraties.  Trente ans après leur triomphe marqué par la chute du mur de Berlin, elles sont même dans une situation périlleuse. D’une part, à l’extérieur, les tensions avec les régimes autoritaires ne sont pas sans rappeler la guerre froide. D’autre part, les démocraties subissent des tensions intérieures et c’est ce qu’on va voir maintenant.

 

[04:37] – Emilie

Car les démocraties sont par essence ouvertes à la contradiction. Du coup, elles peuvent être l’objet de critiques et de faiblesse. A cela s’ajoute le fait que les démocraties occidentales ont été fragilisées par un double mouvement de mondialisation et de désindustrialisation, générateur d’un sentiment de déclin et de défiance populaire. Regardez en France cette guerre de 2013 qui présente un indice d’inégalité élaboré à partir de données compilant à parts égales chômage, pauvreté, absence de diplôme et familles monoparentales. Les zones en plus grandes difficultés regarder correspondent à celles du vote FN lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012.

 

[05:18] – Emilie

Toujours en France, la défiance des peuples se manifeste aussi par l’abstention, laquelle contribue à fragiliser la démocratie. En juin 2021, l’abstention lors des élections régionales a atteint plus de 65%. A cela s’ajoute un sondage réalisé en octobre 2021 dans lequel 72% des Français estiment que leur opinion n’est pas prise en compte par les dirigeants politiques. Ainsi, le mouvement des gilets jaunes en avait déjà été une illustration. La montée des extrêmes lors de l’élection présidentielle de 2022 en est une autre.

 

[05:52] – Emilie

Cette radicalisation du débat public entraîne une légitimation croissante de la violence comme expression politique. Le point culminant de cette violence a lieu aux États-Unis avec l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans de Donald Trump qui contestent l’élection de Joe Biden, provoquant la mort de cinq personnes. Les démocraties sont également menacées de l’intérieur par un risque de morcellement qui peut être le fait de mouvements séparatistes, d’inimitié entre communautés religieuses, de tensions autour de revendications communautaristes. Ainsi, en Espagne, la volonté de sécession de la région Catalogne a créé une crise institutionnelle autour de la question de la légalité d’un référendum d’autodétermination sans l’accord du reste du pays.

 

[06:40] – Emilie

Evoquons maintenant un autre risque pour les démocraties les circonstances exceptionnelles. Ainsi, les attentats commis en France en 2015, plus récemment, l’épidémie de Covid-19 dans le monde. Dans ces situations, les gouvernements font face à une tension entre une demande impérieuse de sécurité et le respect des libertés. Une pandémie qui a aussi montré la rapidité avec laquelle les fake-news et les théories complotistes se propagent par les réseaux sociaux. Un phénomène d’autant plus inquiétant que ces réseaux sont une importante source d’information. Ainsi, dans des pays comme le Chili, l’Argentine, la Grèce, la Bulgarie, plus de 65% des adultes s’informent sur ces réseaux. Pourtant, il existe un exemple positif d’intégration du numérique dans la vie démocratique. C’est celui de Taïwan. En effet, les 23,5 millions d’habitants peuvent interagir avec le gouvernement et l’administration par l’intermédiaire d’un portail officiel mis en place par le National Développement Council. Non seulement pour les démarches administratives, mais aussi pour se renseigner réagir à propos des lois en discussion, en application. Et la gestion de la pandémie avec ces outils est souvent mise en avant, comme un exemple de collaboration entre le gouvernement et la population.

 

[07:58] – Emilie

Malgré les lourdes menaces que la Chine fait peser sur l’île, c’est un véritable. Étables, laboratoire de la démocratie directe. Regardons à présent les tensions externes, des tensions entre démocraties et régimes autoritaires qui ne sont pas sans rappeler la guerre froide. Toutefois, il existe une différence majeure avec cette période. À quelques exceptions près, ces nouveaux régimes autoritaires entendent participer à la mondialisation économique. Le meilleur exemple est celui de la Chine, dont la montée en puissance a été accélérée par son entrée, le 11 décembre 2001, dans l’Organisation mondiale du commerce. Avec la Chine, le dogme occidental selon lequel la mondialisation économique conduit in fine à la mondialisation du modèle démocratique, trouve ses limites, le régime chinois reposant sur un parti unique, une absence de contrepouvoir, une presse de propagande, des arrestations arbitraires et des camps de concentration pour les minorités ouïgoure. Par ailleurs, depuis 2013 et le lancement d’une nouvelle route de la soie, la Chine essaie aussi de diffuser ses valeurs, notamment en Europe de l’Est.

 

[09:15] – Emilie

Sur un plan économique tout d’abord, sa mainmise passe bien sûr par les investissements dans les infrastructures. Mais la Chine détient aussi une bonne part de la dette de ces pays, avec en 2018, 20% de celle de la Macédoine du Nord et 40% de celle du Monténégro. Sur un plan politique, Pékin met aussi en avant l’inefficacité de la démocratie européenne à ses yeux, et la force de son modèle autoritaire censé assurer l’ordre et prospérité. Par ailleurs, le XXIᵉ siècle offre aux régimes autoritaires une nouvelle arme les nouvelles technologies. Grâce à elles, il est plus facile que jamais de s’immiscer dans les affaires des démocraties, qui sont par nature plus ouvertes, de les espionner, d’en perturber le fonctionnement par le piratage informatique la production massive de fausses informations. Ainsi, selon le digital supporte entre juillet 2020 et juin 2021 parmi toutes les cyberattaques liées à des Etats, 58% provenaient de la Russie et. En février 2022, l’Ukraine a accusé la Russie de cyber attaques contre des sites militaires officiels et de banques publiques. Celles-ci ont eu lieu avant l’invasion russe.

 

[10:34] – Emilie

Arrêtons-nous d’ailleurs pour terminer sur cette guerre toujours en cours depuis fin février 2022, qui se joue aussi sur la défense de la démocratie et du respect du droit international. L’Assemblée Générale de l’ONU a adopté le 2 mars 2022 une résolution pour sanctionner le recours à la force de la Russie contre l’Ukraine. Résolution approuvée massivement par 141 pays. Les cinq qui se sont opposés sont la Russie, la Biélorussie, la Corée du Nord, l’Érythrée et la Syrie, soit cinq dictatures. 35 se sont abstenus, dont la Chine. Et l’on retrouve parmi ces États abstentionnistes un certain nombre de régimes que notre carte de départ ne rangeait pas dans la catégorie des démocraties. On l’aura compris, dans le monde des années 2020, la démocratie est menacée par des régimes autocratiques qui diffusent leur modèle par tous les moyens militaire, économique, numérique.

 

[11:27] – Emilie

La guerre en Ukraine a réveillé les démocraties occidentales, dirigeants et nous autres citoyens qui avons parfois tendance à oublier ce que rappelait si bien l’ex-président tchécoslovaque Vaclav Havel dans son discours à la nation, le 1ᵉʳ janvier 1990. “Le meilleur gouvernement, le meilleur parlement et le meilleur président ne peuvent pas, à eux seuls, faire grand-chose. La liberté et la démocratie, cela signifie d’abord et avant tout la participation et la responsabilité de tous”.

 

[11:57] – Emilie

Nous avons préparé cette émission avec les chercheurs du Think-Tank Terra Nova. Sur leur site, vous trouverez de nombreuses publications consacrées aux nouvelles pratiques démocratiques.

 

[12:07] – Emilie

Ainsi s’achève ce nouveau numéro du dessous des cartes. Rendez-vous bien sûr la semaine prochaine. Même endroit, même heure. Et d’ici là, n’oubliez pas notre site Internet. Arte Point TV à bientôt.

 

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