| Mot | Définition |
|---|---|
| acclamation | Manifestation collective et bruyante d’approbation. |
| accélérations | Augmentations rapides de vitesse ou d’intensité. |
| affaiblissement | Processus de perte de force, d'influence ou de cohésion. |
| ambigu | Qui peut être compris de plusieurs manières. |
| archéologique | Relatif à l’étude scientifique des vestiges du passé. |
| assouplie | Rendue moins rigide, plus flexible. |
| basculer | Passer brusquement d’un état à un autre. |
| bâtard | Personne née hors mariage ; par extension, de filiation contestée. |
| bourguignons | Habitants ou partisans historiques de la Bourgogne. |
| bouclier | Arme défensive destinée à protéger le combattant. |
| broderie | Ouvrage décoratif réalisé avec des fils sur un tissu. |
| brodeurs | Personnes qui pratiquent l’art de la broderie. |
| brodeusses | Forme féminine rare ou fautive de brodeurs, désignant des femmes brodeuses. |
| bœuf | Bovin mâle adulte ; animal d’élevage. |
| caduc | Qui a perdu sa validité ou sa raison d’être. |
| carolingien | Relatif à la dynastie de Charlemagne. |
| codifier | Organiser des règles ou des lois en un système cohérent. |
| confrontation | Opposition directe entre des personnes ou des forces. |
| consolidait | Rendait plus solide, renforçait. |
| consécration | Reconnaissance officielle ou symbolique d’une importance. |
| dévastation | Destruction étendue et violente. |
| décapitées | Privées de leur tête par exécution ou violence. |
| déchirures | Dégradations ou ruptures violentes. |
| défile | Passe rapidement ou se succède sous le regard. |
| dénouer | Résoudre une situation complexe ou conflictuelle. |
| désigne | Indique ou nomme précisément. |
| divisé | Séparé en plusieurs parties ou opposé intérieurement. |
| dynastique | Relatif à une succession héréditaire de souverains. |
| échantillon | Petite partie représentative d’un ensemble. |
| elexio | Terme latin médiéval désignant une élection ou un choix officiel. |
| enjeu | Ce qui peut être gagné ou perdu dans une situation donnée. |
| exaucé | Accordé, en parlant d’un vœu ou d’une prière. |
| exhaustivité | Caractère de ce qui est complet et détaillé. |
| exhumé | Retiré de terre après avoir été enfoui. |
| foisonnante | Très abondante, riche et variée. |
| fragilise | Rend plus vulnérable ou moins stable. |
| gisante | Allongée, notamment en parlant d’une statue funéraire. |
| glabre | Dépourvu de poils ou de barbe. |
| grandiloquences | Expressions excessivement emphatiques ou pompeuses. |
| haubert | Cotte de mailles portée par les chevaliers au Moyen Âge. |
| hybridation | Mélange de deux éléments d’origines différentes. |
| iconographique | Relatif à l’étude et à l’interprétation des images. |
| instabilités | États de déséquilibre ou d’incertitude durable. |
| itinérant | Qui se déplace régulièrement, sans lieu fixe. |
| jonché | Couvert abondamment de choses éparses. |
| lignages | Suites de descendants d’une même famille. |
| matérialité | Caractère concret et physique d’un objet ou d’un fait. |
| monumentale | D’une taille ou d’une importance exceptionnelle. |
| orner | Décorer ou embellir. |
| parjure | Violation délibérée d’un serment. |
| parvenu | Personne arrivée à une position élevée récemment. |
| périphérique | Situé à l’écart du centre principal. |
| portée | Importance ou effet d’un acte ou d’un événement. |
| providence | Force supérieure censée guider les événements. |
| prétendant | Personne qui revendique un droit ou un titre. |
| ravaudages | Réparations grossières ou maladroites. |
| récit | Relation écrite ou orale d’événements. |
| réconciliation | Rétablissement de relations pacifiées. |
| resserrement | Action de réduire ou de rendre plus compact. |
| ruse | Manœuvre habile destinée à tromper. |
| serment | Engagement solennel pris devant autrui ou une autorité. |
| shérif | Officier de justice ou d’administration locale. |
| sombrer | Tomber dans une situation grave ou négative. |
| stature | Importance morale ou symbolique d’une personne. |
| technicité | Degré de complexité technique d’un domaine. |
| teneur | Contenu essentiel ou signification d’un propos. |
| titulis | Terme savant désignant des inscriptions ou titres officiels. |
| usure | Dégradation progressive due au temps ou à l’usage. |
| vraisemblablement | Selon toute probabilité. |
| vestige | Reste matériel d’une époque passée. |
| œuvre | Réalisation artistique, intellectuelle ou monumentale. |
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1066
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À Hastings, le 14 octobre 1066, le sort de l’Europe a basculé. Dit comme ça, on a l’impression de sombrer dans les grandiloquences faciles de l’histoire bataille. Mais pour le coup, c’est vrai. Il n’y a quand même pas beaucoup de batailles qui ont une telle importance et une telle portée au Moyen Âge.
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Lorsque le jour tombe sur Hastings, au soir d’un combat particulièrement meurtrier, Guillaume, duc de Normandie, a sans doute gagné son surnom de Conquérant. C’est ainsi qu’on le désigne depuis le XIVᵉ siècle. Il vient d’écraser l’armée de son rival Harold, mort au combat. Et c’est lui, Guillaume, qui, deux mois plus tard, sera couronné roi d’Angleterre à Westminster. Il ne s’agit pas seulement de la victoire d’un prétendant au trône sur un autre, mais de la transformation d’un royaume, alors le plus puissant d’Europe.
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Et ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que pour une fois, on a une bataille qui est une vraie bataille, pas seulement parce qu’elle est sanglante, pas seulement parce qu’elle est retentissante, pas seulement parce qu’elle a une portée évidente, immédiate et massive, mais aussi parce que, fait assez rare en histoire, un événement exceptionnel est documenté par une œuvre exceptionnelle. C’est ce qu’on appelle la tapisserie de Bayeux, qui est techniquement une broderie, mais qu’on appelle la tapisserie de Bayeux.
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Sur plus de 68 mètres de long et 50 centimètres de large, c’est un récit en image qui défile sous nos yeux.
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Et ce qui fait date, le 14 octobre 1066, c’est l’alignement entre un événement militaire et un événement visuel. C’est-à-dire qu’on a cette grande bataille qui va qui faire basculer l’Europe et qui est documentée par une œuvre artistique majeure qui elle-même fait basculer l’ordre de la représentation.
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Vous voyez par exemple cette scène extraordinaire où des chevaux embarquent sur des bateaux. Et voyez comme on distingue toutes les étapes de la traversée de la Manche, jusqu’au débarquement des guerriers et de leurs chevaux sur la plage anglaise de Pevensey, le 29 septembre 1066. Maintenant, traversons les siècles. En mai 2023, pour son couronnement comme roi d’Angleterre, Charles III a demandé à la France un échantillon de la tapisserie de Bayeux pour l’y placer dans son carrosse. Ce souhait ne sera pas exaucé, tout comme de nombreuses demandent de prêts de la tapisserie. Histoire disputée ou histoire partagée. En tout cas, les Anglais reconnaissent aujourd’hui Guillaume comme l’un des fondateurs de leur nation.
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Donc, l’histoire d’Hastings, c’est aussi l’histoire d’un enjeu de mémoire franco-anglais.
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Et si l’on parle non plus de débarquement de Normands en Angleterre, mais d’Anglais en Normandie, on pense évidemment à 1944. Au cimetière militaire britannique de Bayeux, un mémorial rend hommage aux soldats de la bataille de Normandie. Une inscription dit en latin: Nous, vaincus par Guillaume, avons libéré la patrie du vainqueur.
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Nous, les Anglais, vaincus par Guillaume le Conquérant, qui revenons en Normandie pour libérer la France. Et c’est ça, évidemment, aussi, la question de cette identité anglaise, française, franco-anglaise, anglo-normande qu’on doit débrouiller, c’est que les Anglais ont, d’une certaine manière, réussi à reconquérir la mémoire de leur conquérant.
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Mais quel est ce pays dans lequel débarque Guillaume, alors duc de Normandie ? Depuis le monde celtique de la mer du Nord jusqu’à l’Europe continentale, c’est, on l’a dit, un pays puissant et riche. Riche par sa production agricole, mais aussi du fait de la solidité de sa structure administrative. Les rois anglo-saxons sont parvenus à maintenir Outre-Manche une tradition politique inspirée de l’Empire carolingien. On y trouve toujours des comtés où le roi se fait représenter par un officier, le shérif, qui préside avec les comtes et les évêques les assemblées des hommes libres.
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Mais c’est aussi un pays divisé. Il est divisé depuis qu’il a subi les assauts des incursions scandinaves. Ça, c’était depuis le VIIIᵉ siècle.
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Le royaume anglo-saxon a achevé sa reconquête en 954. Et malgré la fin du Dan Law, littéralement la loi danoise qui désignait l’occupation viking, certains rois danois, dont Arde Knut, n’ont pas renoncé à faire valoir leur droit sur l’Angleterre. Lui succède Édouard I, dit le Confesseur, un Anglo-saxon de la maison de Wessex, couronné roi en 1043 et figuré en ouverture de la tapisserie de Bayeux. Or, le roi Édouard I meurt le 5 janvier 1066, juste après la consécration de l’abbaye de Westminster, à Londres. La fin de la tapisserie, qui est manquante, devait représenter Guillaume lors de son couronnement, offrant ainsi un parallèle avec la première scène de l’œuvre, Édouard sur son trône, et le couronnement d’Harold au centre de la tapisserie. La bataille d’Hastings viendrait donc dénouer une crise de succession dynastique. Qui alors, pour succéder à Édouard ?
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D’une certaine manière, ce n’est pas tellement le problème qu’il ait un héritier ou pas, parce que le roi d’Angleterre, il ne devient pas roi du fait de ses droits généalogiques, il devient du fait de l’appui de certains aristocrates. D’ailleurs, les historiens modernes aujourd’hui appellent ça une élection. Mais n’imaginons pas évidemment une élection comme un suffrage moderne. Elexio, ça veut dire acclamation par les grands de celui qui a à un moment donné, est le plus apte à gouverner. Et donc, d’une certaine manière, l’élection, elle vient sanctionner des transactions qui lui sont antérieures.
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En 1066, on pourrait penser que le rapport de force est favorable à Harold, comte de Wessex, chef de file de l’aristocratie anglo-saxonne, il prétend qu’Édouard l’aurait désigné comme successeur sur son lit de mort. Les premières scènes brodées commencent deux ans plus tôt en 1064, lorsque Harold, après avoir fait naufrage en traversant la Manche, est capturé par Guy de Ponthieu. Guillaume lui offre son aide pour qu’il soit libéré et demande en échange à Harold qu’il prête serment de le reconnaître le jour venu, roi d’Angleterre. Harold jure sur des reliques, tandis que Guillaume, trône en majesté, le doit lever. Cette scène, qui a peut-être lieu à Bayeux, sert d’annonce publique aux ambitions de Guillaume le Conquérant. Mais Harold, ne se sentant pas tenu par sa promesse, se fait proclamer roi par ses soutiens dans l’aristocratie. La confrontation avec Guillaume devient inévitable.
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Vous reconnaissez que c’est évidemment très convaincant parce qu’on a un serment et puis on a quelqu’un qui est parjure, c’est-à-dire qui est traître à son serment, puisque Harold, évidemment, ne va pas reconnaître ensuite Guillaume. Et d’une certaine manière, quand il est châtié, Il est châtié d’avoir été par jour à son serment. Donc, tout ça est très logique, mais tout ça est très simplifié.
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Harold, le roi des Norvégiens, réclamait lui aussi l’héritage des rois danois d’Angleterre. Et c’est Harold qui l’affronte à la bataille de Stamford Bridge, à peine quelques semaines avant la bataille d’Hastings. Il en sort victorieux au prix d’un affaiblissement de son armée et de son trésor. Mais en réalité, les historiens comptent aujourd’hui une dizaine d’autres prétendants qui furent progressivement ralliés ou éliminés.
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Il y a comme un effet de resserrement dramatique dans la tapisserie de Bayeux, qui ramène toute cette histoire un peu foisonnante à un face à face, un vis-à-vis entre deux destins. C’est l’histoire d’un duc de Normandie qui devient roi d’Angleterre, au détriment d’un roi d’Angleterre qui était prisonnier en Normandie. Donc, il est temps d’essayer de comprendre qui est le vainqueur d’Hastings.
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Partons d’un vestige archéologique, son fémur gauche, exhumé dans le cœur de l’abbaye Saint-Étienne de Caen, dite l’abbaye aux hommes. Sa taille nous indique que Guillaume était de haute stature, sans doute 1,74 mètre, et son usure montre que l’homme a passé une bonne partie de sa vie à cheval. Le pouvoir des ducs de Normandie était alors largement itinérant, même si Guillaume, par son gouvernement, contribua à le fixer, notamment autour du château de Caen, qu’il fit construire.
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Guillaume, contrairement à une légende tenace qui date du XIIe, XIIIe siècle, ce n’est pas un bâtard.
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Il est bien le fils de Robert le Magnifique et d’Arlette de Falaise, dont les origines modestes sont un parfait prétexte pour contester l’héritage de Guillaume, lorsque meurt son père en 1035. Il n’a alors que huit ans. Comment France, durant sa minorité, une période de fortes instabilités politiques, douze ans de troubles et de vengeance entre les différents lignages normands dont Guillaume sort victorieux. Il a fermi alors son ambition politique en multipliant d’audacieuses alliances. En 1053, Guillaume épouse Mathilde, la fille du comte de Flandre-Baudoin, qui devient un allié de poids parce qu’il est le tuteur du jeune roi de France, Philippe I. La minorité du jeune roi fragilise alors le royaume des bien moins convoité que l’Angleterre.
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Et d’une manière générale, il faut comprendre que dans cette géographie des puissances européennes, c’est le royaume de France qui est périphérique. Le grand homme, c’est Guillaume. Alors, il est prêt. Et il le dit et il le fait savoir. Il fabrique un saut, un grand saut de majesté, un saut qui fasse. Il n’y a que les empereurs et les papes pour oser ces symboles aussi majestueux du pouvoir.
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Une devise l’explicite: Par ce saut, reconnaissez Guillaume, protecteur des Normands, comme par lui, vous le reconnaissez, roi des Anglais.
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Et celui qui est roi au Moyen Âge, c’est celui qui est parvenu à convaincre tout le monde qu’il l’était déjà ou qu’il ne pouvait que l’être ou qu’il allait d’une certaine manière le devenir, tant le sort, la providence, Dieu l’avaient d’avance choisi.
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Il ne lui reste donc plus qu’à gagner la bataille. Alors, on construit des navires, peut-être entre 700 et 1 000. On réunit des centaines de tonnes de provisions et d’armes et on embarque entre 2000 et 3000 chevaux. Une véritable armés de plusieurs milliers de combattants, Bretons, Bourguignons, mais aussi Italiens, sont massés à Dives-sur-Mer. Ils attendent avant d’entreprendre la traversée le 11. Mais Guillaume, qui dirige les opérations depuis son navire, le Mora, ne débarque pas tout de suite en Angleterre. Il s’arrête à Saint-Valéry-sur-Somme, dont il ne repart que le 28 septembre. Est-ce là encore que la mer lui est défavorable ou cherche-il à démobiliser l’armée de son adversaire ? D’ailleurs, Harold, de son côté, a choisi le terrain de l’affrontement. Il a replié son armée dans le Sussex, précisément sur la péninsule d’Hastings, où il attend Guillaume, au sommet d’une terrasse élevée. À 9h00, les deux armées se font face. Elles sont sans doute équivalentes en nombre et en armement. Même épée, même forme de bouclier. Sur la tapisserie de Bayeux, on distingue d’ailleurs les soldats anglais grâce à leur moustache, tandis que les normands sont représentés la nuque glabre.
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Quand on raconte la bataille d’Hastings, ce qu’on raconte, ce sont des changements de rythme. C’est tout à fait admirable parce qu’on voit quelque chose presque comme une partition, finalement. Il y a des moments où ça ralentit. Puis, il y a des signes d’ailleurs symboliques de ces poses. Souvent, il y a des arbres comme ça. Et puis des brusques comme ça, accélérations dévastation.
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Mais que s’est-il passé ? Les amateurs de stratégie reconstituent un mouvement de charges et de contre charges. C’est la lance qui est la première arme d’impact de la cavalerie, ce qui montre bien que l’épée sert une fois que la lance est brisée pour venir au corps à corps avec l’ennemi. Certains chroniqueurs ont prêté à Guillaume une ruse, celle de la fuite simulée, peut-être représentée sur la tapisserie. Mais il est possible aussi qu’un simple mouvement de panique ait gagné les troupes normandes. Cela aurait amené les archers anglais à descendre de la colline et à être pris à revers par d’autres cavaliers normands.
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Lorsque Quand le chambre tombe le soir, le 14 octobre 1066, le champ de bataille à Hastings est jonché de beaucoup, beaucoup de cadavres, beaucoup plus que d’ordinaire.
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La bande inférieure de l’œuvre fait place d’ailleurs à toutes ces victimes qu’elle montre gisante, les armes brisées, parfois décapitées. Cela replace la violence et le fracas au cœur du récit. On voit qu’on récupère même les hauberts de mailles, trop coûteux à l’époque pour être laissés sur le champ de bataille.
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Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ça s’est passé comme ça ? Nous reconnaissons quand même à un moment donné que ça s’est passé il y a 1000 ans et que de toute façon, nos sources, elles sont là pour exalter le vainqueur. On a un témoignage extraordinaire d’un poète de la fin du XIᵉ siècle qui s’appelle Baudry de Bourgueil, qui semble avoir vu la tapisserie de Bayeux et qui s’écrit: J’aurais cru voir les personnages réels et vivants. Et d’une certaine manière, il est comme nous face, j’allais dire, au cinéma. C’est-à-dire quand l’histoire fait son cinéma. Mais une œuvre d’art au Moyen Âge, comme peut-être tout le temps, elle ne représente pas le monde. Elle cherche à le transformer. Et donc, ce qu’il faut, c’est saisir dans sa matérialité même à quoi ça sert et d’une certaine manière, regarder vraiment la tapisserie de Bayeux comme un fait de l’histoire. C’est un instrument de puissance, un instrument de communication ou, pourquoi pas, de propagande.
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La question qui se pose souvent autour de la tapisserie de Bayeux, c’est de savoir où est-ce qu’elle a été réalisée, par qui, sous le patronage de quel grand personnage. Parce que nécessairement, c’est une œuvre qui a nécessité un financement, qui a nécessité d’embaucher à la fois quelqu’un pour concevoir son programme iconographique, mais également derrière une équipe de brodeurs ou de brodeuses, on ne sait pas, finalement, pour réaliser l’ensemble de l’œuvre. L’hypothèse, qui est la plus souvent avancée, admise par les historiens, c’est que le commanditaire de l’œuvre, ça ne serait pas Mathilde, l’épouse de Guillaume le Conquérant, tel qu’on l’a souvent présenté dans la légende romantique du XIXᵉ siècle. Aujourd’hui, on penche plutôt vers un autre personnage qui est le demi-frère de Guillaume le Conquérant, l’évêque de Bayeux, Odon de Conteville. Il occupe une place très particulière dans la tapisserie. Il y est montré à plusieurs reprises à des moments décisifs. Il y est notamment montré au cœur de la bataille, alors que les autres sources de la période ne lui laissent finalement qu’une très faible place dans les différents événements de l’année 1066. Le fait qu’elle se retrouve à la fin du Moyen Âge dans le trésor d’une cathédrale pose des questions, parce que vraisemblablement, c’est plutôt une œuvre laïque qui a, a priori, était faite pour voyager.
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Il faut penser que la tapisserie de Bayeux, même si elle est monumentale, finalement, ne pèse qu’entre 15 et 20 kilos. C’est une œuvre qui était faite pour voyager avec les cours itinérants de des princes et pour orner les murs d’une grande aola, c’est-à-dire d’une grande salle. Donc, le mot tapisserie, finalement, fait davantage référence à la fonction de l’objet qu’à sa matérialité, qu’à sa technicité. C’est une œuvre qui comporte de nombreuses déchirures, des ravaudages, des ravaudages parfois très anciens, sans doute dès la fin du Moyen Âge, qu’on peut observer à différents endroits de l’œuvre. Elle est composée de neuf laids de lin brodés de laine qui ont été assemblés au fur et à mesure, et on a une progression de l’iconographie. Un objet comme le haubert de Mailles, lorsqu’il est représenté pour la première fois, est représenté de manière extrêmement travaillante. Au fur et à mesure de l’œuvre, il tend à se codifier d’abord par un système de croisillons, puis par un système, finalement, uniquement de ronds. Tout ça, ça rentre finalement dans une recherche autour du temps que ça a pu prendre de réaliser un tel objet. On tend à expliquer qui est que la tapisserie est sans doute une œuvre qui a été conçue et réalisée dans les années qui ont immédiatement suivi la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie.
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C’est une œuvre qui est faite pour être vue de loin. On comprend bien mieux l’organisation de certaines scènes. C’est une œuvre qui est faite pour être commenter les différents titulis, les différents textes latins. Ils sont là pour être commentés par quelqu’un qui connaît la teneur des événements pour servir en quelque sorte de pense-bête et lui permettre, derrière, de raconter les différents événements. Il y a également le monde des marges, c’est-à-dire, c’est-à-dire, la bordure supérieure et inférieure qui représente à la fois des animaux, certaines scènes inspirées des fables de l’Antiquité qui ont un rapport avec la tromperie. Mais qui trompe qui ? Est-ce que c’est Guillaume qui va tromper Harold en le forçant finalement à lui prêter serment, ou est-ce que c’est Harold qui va tromper Guillaume en lui prêtant serment pour ensuite se parjurer ? Ce qui fait qu’on peut avoir une lecture morale de l’œuvre assez ambigu selon le côté duquel on se place. C’est-à-dire que normands, comme anglais, peuvent y trouver une lecture qui sera différente selon le camp auquel ils appartiennent. Ce qui en fait, finalement, une œuvre assez habile et une œuvre, encore une fois, sans doute de réconciliation entre les deux camps.
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Aujourd’hui, les touristes britanniques affluent au musée osé. Mais quelle histoire viennent-ils contempler ? Celle d’une réconciliation rapide dont la tapisserie aurait été l’instrument de propagande ?
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Ça veut dire que le programme de la tapisserie de Bayeux. Un programme de conciliation et de réconciliation, il a fait long feu. Il est très vite caduc parce qu’on ne parle plus du tout de ça à partir de 1070. On parle d’une politique féroce, brutale, de colonisation, qui est une politique de transformation des élites, mais pas de transformation institutionnelle. Pourquoi ? Parce que Guillaume, il est arrivé en Angleterre pour devenir le roi d’Angleterre et pour profiter de cette extraordinaire modernité administrative Les shérifs, les comtés, le trésor à Winchester, il ne touche à rien de tout ça. Ils se coulent dans cette structure héritée des royautés anglo-saxonnes.
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Cette conquête se poursuit avec la mise par écrit d’un grand inventaire, le fameux Domestique des boucs de 1086. Aucun bœuf, aucune vache, aucun cochon ne fut oublié, écrit l’auteur de la chronique anglo-saxonne qui interprète cette exhaustivité comme une violence scandaleuse. Ce sont peut-être les administrés eux-mêmes qui ont appelé ce document le livre du Jugement dernier, puisque désormais, toute leur vie y étaient maintenus captives.
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Mais sur le plan documentaire, Le Domaine des Baux, ce n’est pas tout à fait un inventaire des droits. C’est le support de la renégociation de ces droits après 1085 entre les aristocrates et Guillaume. Donc, ce livre est aussi celui de la remise en ordre de la société politique.
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Et pendant ce temps-là, dans le monde, au printemps 1066, passa dans le la comète de Halley, du nom de l’astronome anglais qui calcula la périodicité de ses retours sept siècles plus tard. On la vit aussi à Rome, où le pape Alexandre II consolidait une réforme de l’Église qu’on appellera la réforme grégorienne. Elle avait en revanche disparu lorsqu’en 1066, mourait Thorfin Sigurtson, puissant chef Viking qui régna sur les Orcades. C’est que les hommes du Nord poursuivaient leur expansion. Et notamment vers le sud de l’Europe, où demeure le centre de gravité des richesses. Voilà pourquoi les Normands passaient aussi les portes du monde méditerranéen. En Sicile, la conquête menée par Robert Giscard et Roger de Hauteville est en cours depuis 1060. Elle se poursuit jusqu’à la chute de Naruto, dernière ville sicilienne conquise par les Normands.
[23:23]
En 1087, meurt Guillaume le Conquérant et en 1095, le pape Urbain II prêche le pèlerinage armé à Clermont, et c’est la croisade. Et là encore, les normands en croisade seront les héros à la fois de l’aristocratie, qu’on appelle l’aristocratie française et ses valeurs, et du christianisme.
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En 1851, l’historien François Guiseau, alors président du Conseil général du Calvados, inaugurait une statue équestre de Guillaume le Conquérant à Falaise. Il exaltait dans son discours la France et sa mission civilisatrice, son élan colonial, comparant les Normands qui ont traversé la Manche avec les vaillants soldats français ayant traversé la Méditerranée en 1830 pour conquérir l’Algérie. Étrange comparaison.
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Justement, il pose la question de ce que c’est qu’une identité, de ce que c’est que la construction d’une identité. Et en l’identité anglaise, l’identité de la nation anglaise aussi, on l’a vu, mais également l’identité française.
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C’est ainsi que de part et d’autre de la Manche se dessine, après 1066, un espace politique et culturel original qu’on appellera bientôt anglo-normand. Il repose sur une langue mixte, née de l’évolution de plusieurs latins parlés. Certains mots naissent de cette hybridation. Par exemple, bifteck, du mot français bœuf et du nord-roi steak.
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On dit parfois que la chanson de Roland, c’est le premier monument de la littérature française. Mais on dit un peu moins qu’il a été écrit en anglo-normand et que la première fois qu’on trouve l’expression douce France, ce n’est pas en français, c’est en anglo-normand. Et donc, ça veut dire que notre définition de l’identité française, elle doit être assouplie, compliquée, elle doit être dénationalisée. Et elle peut s’inventer dans l’entre-deux, dans une histoire plus compliquée, plus traversée, une histoire disputée, une histoire partagée.
