Le Dessous des cartes: Groenland

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[00:00:16.280 – Emilie Aubrey] Bienvenue pour ce nouveau numéro du dessous des cartes. Cette semaine, je vous emmène a Ilulissat qui signifie iceberg dans la langue inuite. Ilulissat, troisième ville de Groenland, où l’on ne peut se rendre que par la mer ou par les airs. Un paysage immaculé et infini d’icebergs décrochés du glacier Kangia classé au patrimoine mondial de l’Unesco. L’Iceberg qui a éventré la coque du Titanic est né ici, sur la côte ouest du Groenland. On raconte que le tueur du Titanic était un iceberg gros comme plusieurs fois le paquebot mythique.

[00:00:50.090 – Emilie Aubrey] Plus récemment, à l’été 2019, on a beaucoup reparlé du Groenland parce qu’un certain Donald Trump avait proposé, à la stupéfaction générale, de racheter le Groenland. Alors, bien sûr, cela avait provoqué un incident diplomatique avec le Danemark, à qui appartient l’île. Mais au delà, cela a mis en lumière ce Groenland qui, vous allez voir, intéresse désormais tous les grands pôles de puissance, l’Amérique, l’Union Européenne et la Chine regardent aujourd’hui vers le territoire glacé pour ses ressources et pour sa position géostratégique à l’heure de la fonte des glaces. Tout de suite, voici Groenland, banquise et convoitise.

[00:01:26.930 – Emilie Aubrey] Le Groenland est situé aux confins de l’hémisphère nord, au large des côtes américaines. Il est bordé par l’océan Atlantique au sud, la mer du Groenland à l’est, la mer du Labrador au sud ouest, la baie de Baffin à l’ouest et l’océan Arctique au nord. C’est la plus grande île du monde après l’Australie. Sa superficie est de plus de 2 millions de kilomètres carrés, soit quatre fois celle de la France. 85% de son territoire est recouvert d’une épaisse calotte de glace pouvant mesurer jusqu’à 3 kilomètres d’épaisseur. Le mont Gunnbjorn le plus haut de l’île, culminant à 3.733 mètres.

[00:02:13.440 – Emilie Aubrey] La majeure partie du Groenland est en effet située dans le cercle polaire arctique et sa côte nord est distante d’à peine 1.500 kilomètres du pôle. Les températures peuvent descendre à moins 50 degrés en hiver et atteignent en moyenne 10 degrés l’été. l’Île est donc un environnement très rude et compte seulement 56.000 habitants. Le tiers de la population vit à Nuuk, la capitale, le reste se répartissant sur les villes et villages côtiers.

[00:02:46.010 – Emilie Aubrey] 89% des Groenlandais sont d’origine autochtone, leurs ancêtres appartenant au groupe Inuite vivant sur les côtes nord du continent américain. Le reste de la population est majoritairement d’origine danoise et on va essayer de comprendre pourquoi.

[00:03:06.780 – Emilie Aubrey] Bien que l’Île soit rattaché géographiquement au continent nord américain, elle se trouve à 35 kilomètres des côtes canadiennes. Son histoire politique et culturelle est liée à l’Europe, car après une tentative infructueuse de colonisation des Vikings entre les 10ème et 15ème siècle, ce sont des colons norvégiens et danois qui vont s’installer sur l’île à partir du 16ème siècle, en même temps que des populations autochtones venues des côtes américaines.

[00:03:34.590 – Emilie Aubrey] Le Groenland va ensuite, comme sa voisine l’Islande, passer sous le contrôle du royaume de Norvège et du Danemark, avant de devenir une colonie strictement danoise en 1814, lors de la dissolution de l’alliance des deux royaumes. En 1953, le Groenland est pleinement intégré au Danemark. En 1979, ce véritable territoire apart, distant d’environ 3.000 kilomètres des côtes danoises, accède à une autonomie renforcée vis à vis de Copenhague. Autonomie qui s’étendra après un nouveau référendum en 2009, une partie de la population aspirant à une indépendance pure et simple.

[00:04:19.420 – Emilie Aubrey] Une indépendance dont l’île n’a pour le moment pas les moyens économiques. Son économie, dépendant à 95% de la pêche, ne lui permet pas de subvenir à ses besoins, contraignant le Danemark à verser 650 millions d’euros annuels d’aides pour l’équilibre du budget groenlandais. Pour pallier cette éventuelle perte de moyens à venir en cas d’indépendance, le gouvernement groenlandais cherche donc de nouveaux alliés, notamment parmi les grands acteurs présents dans la région, les Etats-Unis, mais aussi la Chine. Alors, on peut se demander ce qui intéresse les grandes puissances dans cette immense île glacée aux confins du pôle Nord.

[00:05:04.980 – Emilie Aubrey] Eh bien, c’est tout d’abord sa position très géostratégique qui donne son intérêt au Groenland. Ce n’est pas pour rien que les Américains ont profité dès 1941 de l’occupation du Danemark par l’Allemagne nazie pour négocier avec les Groenlandais l’installation de facilités militaires à Thulé. Thulé, qui deviendra une base importante pendant la période de la guerre froide dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Elle reste dans le climat de tension qui persiste entre Washington et Moscou. Un atout pour les Américains.

[00:05:43.040 – Emilie Aubrey] On l’aura compris, le Groenland convoité par les Etats-Unis à l’image de Trump, voilà qui n’est pas nouveau. D’ailleurs, dès 1867, alors qu’elle rachetait l’Alaska à la Russie, la République américaine proposait déjà au Danemark d’acquérir le Groenland, ce que refusa à l’époque déjà Copenhague. D’autres propositions de rachat par les Américains suivront et seront toujours systématiquement refusées par le Danemark. Par ailleurs, il y a un autre intérêt à être présent au Groenland faire partie du fameux conseil arctique. Vous allez comprendre pourquoi.

[00:06:17.140 – Emilie Aubrey] Le Conseil arctique, fondé en 1996, est un forum intergouvernemental qui réunit les pays limitrophes du cercle polaire, les Etats-Unis, le Canada, le Danemark, l’Islande, la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. Six organisations de peuples autochtones, une quinzaine d’observateurs parmi lesquelles on trouve des pays non limitrophes de la zone géographique ayant un intérêt scientifique pour la région, comme la Chine, la France ou l’Allemagne. Le conseil a pour but de promouvoir la coopération, la coordination et les interactions entre les États signataires, tout particulièrement en matière de développement durable, de recherche scientifique et de protection de l’environnement.

[00:07:03.050 – Emilie Aubrey] Dès lors, une perte de contrôle sur le Groenland priverait le Danemark de son droit de vote au Conseil et affaiblirait l’Union européenne dans des négociations à venir. Et c’est une puissance comme la Chine, très présente économiquement au Groenland, notamment dans le domaine minier renforceait son emprise à l’occasion d’un accès à l’indépendance du pays. Les conséquences en matière de recherche et d’environnement pourraient s’avérer catastrophiques.

[00:07:29.620 – Emilie Aubrey] Car l’un des autres atouts de l’île, c’est que sous sa glace, elle recèle des richesses en minerais et en hydrocarbures, pour le moment largement inexploité. Fer, zinc, plomb, or, cuivre, uranium, terres rares essentielles pour les nouvelles technologies, pétrole et gaz font l’objet de début d’exploitation à diverses échelles et surtout de prospection de la part des grandes compagnies internationales. Cependant, malgré ses ressources prometteuses, l’exploitation reste difficile et hasardeuse à cause de l’épaisseur de la glace. Mais avec le réchauffement climatique et l’accélération de la fonte des glaces, les choses pourraient changer. Ainsi, entre 2003 et 2016, le glacier Jakobshavn , le plus grand glacier du Groenland, a perdu 152 mètres d’épaisseur, à lui seul.

[00:08:27.850 – Emilie Aubrey] Cette fonte des glaces pourrait avoir une autre conséquence qui renforce l’attrait du Groenland, car en rétrécissant, la banquise ouvre de nouvelles voies navigables. Ces nouvelles routes, elles intéressent notamment la Chine au plus haut point, car elles lui permettraient d’acheminer ses produits vers l’Europe et vers les Etats-Unis sans avoir à passer par le redoutable détroit de Malacca, soit 40% de temps de navigation en moins. La Chine a déjà inscrit les routes polaires dans son projet de nouvelle Route de la soie et elle est très active au Groenland via ses investissements dans les domaines portuaire et minier. En 2017, le premier ministre groenlandais Kim Kielson a d’ailleurs été reçu très officiellement à Pékin.

[00:09:15.750 – Emilie Aubrey] A ces ressources énergétiques s’ajoute une ressource plus capital encore l’eau douce. L’eau douce disponible sur terre est stockée à 30% dans les nappes phréatiques et à 70% dans les glaciers. Avec son épaisse calotte de glace, le Groenland abriterait à lui seul 10% de ces réserves, ce qui pourrait se révéler un atout majeur sur le long terme. Seulement, ce trésor est évidemment menacé par le réchauffement climatique et devient lui même une menace de dérèglement pour le climat. C’est ce qu’on va voir maintenant.

[00:09:49.380 – Emilie Aubrey] Une menace de deux ordres. Tout d’abord, l’augmentation du niveau des mers. On estime qu’en 14 ans, l’augmentation de la fonte des glaces au Groenland a contribué à une hausse de 1 cm du niveau global des mers d’ici 2100. La fonte de la calotte du Groenland pourrait contribuer à hauteur de 15% à la hausse du niveau des océans que vous voyez sur cette simulation.

[00:10:16.000 – Emilie Aubrey] L’autre menace liée à cette augmentation d’arrivée d’eau douce dans les mers est la modification qu’elle entraîne de la salinité des eaux. Une modification qui a des conséquences très importantes sur les courants marins et sur leur circulation. Ainsi, le Gulf Stream, qui assure un climat tempéré à l’Europe, pourrait être très impacté par ce changement de salinité. Il pourrait voir sa température chuter au large de nos côtes ou voir son trajet réorientées avec des conséquences catastrophiques sur notre climat.

[00:10:52.400 – Emilie Aubrey] Et puisqu’on parle de température, les experts constatent que dans la région arctique, le réchauffement climatique est deux fois plus important que sur le reste de la planète. Les icebergs sont d’ailleurs, paraît il, déjà plus petits. Alors n’allez pas croire que cela sera moins dangereux pour la navigation et pour les paquebots de type Titanic. En effet, selon de nombreux experts, les dangers posés par les icebergs vont devenir plus importants à cause du changement climatique. Ils pourraient en effet augmenter les risques de tsunami lorsque les plus gros d’entre eux se détachent des glaciers en provoquant d’énormes vagues.

[00:11:28.670 – Emilie Aubrey] Deux livres essentiels pour aller plus loin, Le Groenland, climat, écologie et société, sous la direction de Valérie Masson-Delmotte, Émilie Gauthier, David Grémillet, Jean-Michel Huctin. Et puis, dans un tout autre genre, Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé avec les Esquimaux polaires face à leur destin.

[00:11:48.460 – Emilie Aubrey] Ainsi s’achève ce nouveau numéro du dessous des cartes rendez vous bien sur la semaine prochaine, même endroit, même heure. Et d’ici là, n’oubliez pas notre site internet Arte.Tv. À bientôt.