Le dessous des cartes Italie

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[00:00:22.280 – Emilie Aubrey] Ravi de vous retrouver sur Arte pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes, nous démarrons cette émission dans le nord de l’Italie, à Bergame, en Lombardie, confiné des semaines avant nous, en février 2020. Or, c’est ainsi que nous voulons vous raconter l’Italie aujourd’hui. Voici le dessous des cartes d’un pays laboratoire européen. Un pays à l’avant-garde, pour le meilleur comme pour le pire, qui vit souvent avant nous avec un temps d’avance, ce que nous allons connaître plus tard.

[00:00:48.710 – Emilie Aubrey] C’est vrai de la Covid 19, mais dans l’histoire, vous allez voir. On trouve bien d’autres illustrations de ce phénomène du populisme comme modèle politique aux problématiques migratoires. L’Italie est bien souvent aux avant-postes. Tout de suite, donc, direction Bergame.

[00:01:06.040 – Emilie Aubrey] Bergame, petite ville typique de la riche région de Lombardie, à 50 km de Milan, elle se situe au sein d’une province à forte densité résidentielle et industrielle. Son aéroport, hub de Ryanair, est le troisième du pays avec 17 millions de passagers annuels et des liaisons nombreuses jusqu’en Chine, du moins avant la pandémie de la Covid 19. Fin de février 2020, donc, les premiers cas sont cités à Alzano Lombardo. La situation se dégrade vite, notamment après un match de foot très suivi. Fin mars, la province compte 5.400 morts, six, voire dix fois plus que sa moyenne mensuelle. Les structures de Bergame tissu économique très dense, PME, PMI familiales, mais insérées dans les réseaux mondiaux, population vieillissante sont devenues des faiblesses. L’Italie va en faire l’expérience avant ses voisins.

[00:01:58.810 – Emilie Aubrey] Voyons comment. La botte italienne s’étire sur 1.300 kilomètres des Alpes au nord, à la Sicile au sud. Le pays compte 60 millions d’habitants répartis sur un peu plus de 300.000 kilomètres carrés. L’Italie est densément peuplée 200 habitants au kilomètre carré, le double de la France. C’est aussi un pays très urbain, les villes étant au cœur de l’identité italienne. On y trouve deux capitales Rome pour les aspects politiques et religieux avec le Vatican, et Milan pour l’économie, plus trois ex-capitale du royaume Naples, Turin, Palerme et de nombreuses cités marchandes médiévales comme Venise, Gênes, Pise, Florence, Amalfi.

[00:02:44.310 – Emilie Aubrey] Enfin, 160 villes moyennes très actives, de 30 à 200.000 habitants. Élément crucial. C’est aussi un Etat décentralisé avec 20 régions, dont cinq régions autonomes et 80 provinces résonnances avec l’unité tardive du pays achevée en 1870, du rejet du centralisme de l’Italie fasciste et du contraste traditionnel entre le Nord et le Sud. Les géographes ont longtemps opposé le riche nord au sud, en retard de développement, le Mezzogiorno, depuis les années 1980. Ils font ressortir une troisième Italie dynamique au centre.

[00:03:21.870 – Emilie Aubrey] Or, on va le voir. La pandémie a inégalement frappé ces trois Italie. Le Nord représente 46% de la population, mais 55% du PIB. Fin août 2020 c’est pourtant la puissante Lombardie qui est frappée. Car malgré ces hôpitaux de première classe, elle paye le fait d’être parfaitement intégrée dans l’Union européenne et la mondialisation avec une population âgée. Et elle va compter, pour toutes ces raisons, le plus de victimes du virus près de la moitié des 35.500 morts italiens.

[00:03:52.230 – Emilie Aubrey] Un choc pour cette région, moteur du premier miracle économique des années 1955-1965 autour du triangle reliant le port de Gênes et sa sidérurgie. La place financière de Milan, riche de sa bourse et de la moitié des grands groupes privés. Et enfin, Turin, siège de Fiat. Les autres régions les plus affectées par la pandémie Émilie-Romagne, Piémont, Vénétie sont également au nord. La pandémie a en revanche peu touché le sud, où vit plus du tiers de la population.

[00:04:24.040 – Emilie Aubrey] Un soulagement tant les problèmes sont déjà nombreux. Durement frappé par la crise de 2008 et 2011, le Sud produit moins du quart du PIB italien et 10% de ses exportations, compte tout juste 18% des emplois industriels, mais concentre près de trois quarts des pauvres et six chômeurs sur dix. Le PIB par habitant de la Campanie atteint à peine la moitié de celui de la Lombardie. Alors, pourquoi le Sud a-t-il été épargné? Eh bien parce que la pandémie semble avoir été bloquée avec succès au niveau de celle qu’on appelle la troisième Italie, c’est à dire l’Italie du centre.

[00:05:02.260 – Emilie Aubrey] Avec ses petites villes et entreprises à haute valeur ajoutée, cette Italie représente environ 20% du PIB et de la population. L’Italie a donc connu avant ses voisins la France, en particulier la crise de la Covid 19. Ce n’est pas le seul domaine où l’Italie fait figure de laboratoire ou de précurseur. C’est aussi le cas en ce qui concerne le populisme comme modèle politique qui va de pair avec l’euroscepticisme. Pour bien comprendre, faisons un peu d’histoire. Après la défaite du fascisme en 1945 et le début de la guerre froide, l’Italie fait le choix de l’atlantisme et rejoint l’OTAN en 1949.

[00:05:41.050 – Emilie Aubrey] Elle se construit en étant très pro-européenne, politiquement et économiquement. Le démocrate-chrétien De Gasperi sera l’un des pères fondateurs de l’Europe, au même titre que le français Schumann et l’allemand Adenauer. Même le Parti communiste est exclu du gouvernement en 1947, mais, puissant régionalement, deviendra Euro Communiste. Dès 1965, 70% des exportations du pays se font vers la CEE. L’Italie est notamment le maître du journal, depuis les années 80 grands bénéficiaires des aides régionales européennes. Au début des années 90, le bipartisme Démocratie Chrétienne, Parti Communiste va exploser après les enquêtes anticorruption mains propres.

[00:06:29.820 – Emilie Aubrey] Silvio Berlusconi, entrepreneur et publicitaire, impose alors avec son parti Forza Italia un modèle politique qui fera des émules chez les voisins. Marketing ultra médiatisation, il possède la moitié de l’audiovisuel italien. Ultra personnalisation. Mais il sera bientôt dépassé par un autre modèle populiste, celui de la Ligue du Nord. Régionaliste, elle rêve Padanie indépendante, opposée au sud et à Rome, la grande voleuse. En 2017, son nouveau leader, Matteo Salvini, la transforme en Ligue Nationale, europhobe et xénophobe, un modèle qui va ensuite inspirer les extrêmes droites européennes.

[00:07:11.120 – Emilie Aubrey] Autres mouvements dits populistes: les Cinq Etoiles. Fondé en 2009 par le comique Beppe Grillo, l’a qualifié d’attrape tous. Les Cinq Etoiles, très présent sur les réseaux sociaux, mélangent opposition aux dépenses antiélitisme et écologie. En mars 2018, les Cinq Etoiles ont remporté 32% des voix aux législatives, et la Ligue 17% des voix, les deux bénéficiant des peurs suscitées par la crise de 2008 et la crise des migrants.

[00:07:41.310 – Emilie Aubrey] La question migratoire, précisément. Autre problématique qui rentre par l’Italie avant de diffuser chez les voisins. Voici l’île de Lampedusa, à 130 kilomètres des côtes tunisiennes. Depuis 2015, c’est l’un des cinq hotspots européens d’accueil de migrants en Italie. Au bout des routes migratoires balkaniques et méditerranéennes, l’Italie est depuis le début aux premières loges de cette crise qui va secouer le continent. Voyant arriver entre 2014 et 2016 jusqu’à 170.000 migrants par an. Mais depuis, ces frontières se sont refermées et l’opération Thémis de l’agence européenne Frontex maintient à distance les migrants de Libye et de Turquie.

[00:08:23.010 – Emilie Aubrey] Le pays compte cinq millions d’étrangers, 8,5% de la population, dont de nombreux Roumains, Albanais, Marocains et Chinois. Après des années de croissance, leur nombre reste pourtant assez stable, l’Italie étant avant tout une étape vers les pays du nord de l’Europe. De fait, la péninsule peine à accepter son passage de pays d’émigration à pays d’immigration. Elle manque pourtant de main d’œuvre, d’où la régularisation régulière de milliers de travailleurs agricoles ou d’employés domestiques. L’Italie doit en effet compenser l’effondrement de sa natalité depuis la fin des années 1970.

[00:09:00.660 – Emilie Aubrey] Tombé à 1,18 enfant par femme en 1995, malgré la forte présence culturelle du catholicisme, le taux de fécondité n’est que légèrement remonté depuis. Il reste depuis 20 ans le plus bas de l’Union européenne, surtout dans le Sud. Plus d’un Italien sur cinq a plus de 65 ans, ce qui pèse sur les dépenses de protection sociale et serait une des causes de surmortalité liée au coronavirus. Toutes ces failles n’empêchent pas l’Italie de garder, bien sûr de nombreux atouts, notamment sur le plan militaire.

[00:09:32.490 – Emilie Aubrey] Ses bases restent importantes pour l’OTAN et son armée bien équipée, est notamment intervenue dans la guerre du Golfe, dans les Balkans, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, et en Libye. Ils s’y ajoutent des initiatives plus personnelles en direction de la Russie et de la Chine, avec laquelle l’Italie expérimente là encore des relations singulières. En 2019, Rome a surpris le monde en devenant le premier membre du G7 à rejoindre les routes de la soie chinoise. C’est le troisième pays européen en termes d’investissements chinois, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne.

[00:10:15.590 – Emilie Aubrey] En tout, plus de 25 milliards de dollars en vingt ans, surtout dans l’énergie, les transports, les technologies et la finance. Pékin s’intéresse aussi au port de Trieste et de Gênes. Et comme tous les États européens, Rome s’inquiète que la Chine ne rachète nombre d’entreprises fragilisées par la crise post Covid.

[00:10:36.830 – Emilie Aubrey] Terminons enfin avec les exceptionnelles richesses paysagères, historiques et patrimoniales de l’Italie qui font de ce pays un symbole de la culture européenne. De ce fait, l’Italie attire 92 millions de touristes par an, d’après les données de 2019. Mais cette manne, qui représentait 13% de son PIB, est-elle aussi effondrée avec la crise du coronavirus.

[00:11:03.860 – Emilie Aubrey] Voilà Covid 19, modèles politiques, question migratoire, l’Italie est bien ce laboratoire européen à l’avant-garde du continent, pour le meilleur et pour le pire. Pour reprendre l’expression de l’historien spécialiste de l’Italie Marc Lazar, ce pays fait souvent office de sismographes, c’est à dire qu’il enregistre les premières secousses telluriques qui vont ensuite secouer le continent. De quoi nous inciter à rester toujours attentifs et vigilants à ce qui se produit de l’autre côté des Alpes.

[00:11:33.300 – Emilie Aubrey] Leurs travaux nous ont inspiré cette émission. Aurélien Delpire ou Stéphane Morland et l’historien Marc Lazar, ils signent ensemble cet Atlas de l’Italie contemporaine aux Éditions Autrement. Et puis le numéro 57 de l’excellente revue Quarto, étonnante Italie à ne pas manquer.