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Toggle[00:16] – Emilie
Ravi de vous retrouver pour ce nouveau numéro du dessous des cartes. On démarre cette émission à Paris, au cœur du Quartier latin, devant l’une des grandes écoles à la française, l’Ecole des mines. Elle fait partie d’un réseau baptisé Paris Tech, qui regroupe six autres écoles d’ingénieurs.
[00:31] – Emilie
Fin 2021, Paris Tech a noué un partenariat avec une université chinoise et cela a inquiété les services de renseignement français. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’il y aura désormais alerte générale sur ces influences étrangères extra européennes qui viseraient les universités, avec notamment une stratégie structurée de la Chine. Pour siphonner les savoirs, préempter les talents étrangers, mais aussi financer colloques et programmes de recherche afin d’influer sur les contenus. Ainsi, une récente mission d’information du Sénat français a rapporté comment telle ou telle université avait renoncé à tenir des colloques sur les Ouïghours ou sur la question taïwanaise pour ne pas perdre de précieuses subventions chinoises.
[01:14] – Emilie
Vous l’aurez compris, aujourd’hui, on vous explique pourquoi l’université est devenue un enjeu de soft power, une sorte de guerre des campus ou l’on retrouve évidemment au centre la compétition sino-américaine.
[01:27] – Emilie
Pourtant, jusqu’au début des années 2000, il n’y a pas vraiment de classement des universités, mais plutôt une réputation mondiale dominée par des établissements occidentaux historiques comme Harvard, Princeton ou Berkeley, aux États-Unis. Au Royaume-Uni, Oxford et Cambridge. Ou encore la Sorbonne en France. Un tournant s’opère à partir de 2003 avec le premier classement de Shangaï, qui désigne chaque année les 1000 meilleures universités du monde entier. Alors regardons les 30 premières de l’édition 2021 de ce classement. On y trouve 20 universités états-uniennes, quatre universités britanniques, une Française, une Suisse, une Canadienne, une Japonaise, une Chinoise en vingt-huitième position et une Danoise. Si l’on compte aujourd’hui une quinzaine d’autres classements internationaux, tous s’accordent sur la suprématie et l’attractivité des universités états-uniennes. Autre élément de cette compétition universitaire mondiale l’augmentation au XXIᵉ siècle du nombre d’étudiants internationaux. En 2003, on dénombrait 2 millions d’étudiants. En 2013, ils étaient 4,2 millions et en 2018, 5,6 millions. A eux seuls, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie accueillent un tiers des étudiants internationaux dans le monde, ce qui conforte l’idée que l’anglais est bien la langue par excellence des études supérieures.
[02:59] – Emilie
Regardez d’ailleurs cette cérémonie de remise des diplômes à Harvard en 2021. On vient ici de tous les continents pour étudier, mais aussi pour enseigner dans ces hauts lieux du savoir. Cette guerre des talents des établissements les plus cotés est devenue un enjeu de soft power pour les États qui les accueillent, ce qui implique des investissements conséquents, tant publics que privés. Aux États-Unis, le budget annuel de l’Université de Californie à Los Angeles est de près de 10 milliards de dollars. Le budget de Stanford, situé dans la Silicon Valley, est de 6,6 milliards de dollars. Quant à Harvard, près de Boston, son budget annuel est de 5,4 milliards de dollars. Au Royaume-Uni, les universités de Cambridge et d’Oxford, respectivement classée troisième et septième du classement de Shangaï, disposent d’un budget annuel de près de 3 milliards de dollars.
[03:53] – Emilie
En France, la situation est assez différente. Si Paris-Saclay est l’université non-américains et non anglaises, la mieux située dans le classement de Shangaï, la France souffre encore d’un déficit d’image face aux universités des pays anglophones. Pourtant, avec ses 97 universités ou encore ses 234 grand-écoles comme Sciences-Po, l’Ecole normale supérieure polytechnique, la France dispose de nombreux atouts. Elle accueille 230.000 étudiants internationaux, soit près de 9% du total des étudiants en France, se positionnant à la sixième place des destinations internationales d’étudiants. Alors, au-delà de la France, qu’en est-il du continent européen ? L’union européenne à elle seule et sans le Royaume-Uni, attire 32,5 % des étudiants internationaux. Alors voyons justement d’où viennent ces étudiants qui choisissent l’Europe. Le premier pays d’origine des mobilités vers l’Europe, c’est la Chine, avec près de 240.000 étudiants. Les étudiants indiens forment quant à eux le troisième contingent. Mais plus globalement, près d’un étudiant international sur deux en Europe est lui-même européen. Une performance que l’on doit bien sûr au programme Erasmus, sur lequel nous allons nous arrêter. Créé en 1987, Erasmus concerne en 2021 33 pays au total. Les 27 pays membres de l’Union européenne, auxquels sont associés l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège, la Turquie, la Macédoine du Nord et la Serbie. En 2018-2019, soit avant l’intermède de 2020 provoqué à la fois par la crise du Covid et par le Brexit. Plus de 335.000 étudiants ont pu bénéficier de ce programme Erasmus, soit une augmentation de 23% par rapport à 2013-2014.
[05:48] – Emilie
Vous l’aurez compris, il existe encore aujourd’hui une domination du modèle occidental en matière universitaire. Mais on assiste en parallèle à l’émergence de nouveaux pôles concurrents avec évidemment la Chine, bien décidée à jouer un rôle majeur dans cette guerre des campus. Et c’est ce qu’on va voir maintenant.
[06:06] – Emilie
À l’échelle internationale, les étudiants chinois sont ceux qui bougent le plus pour leurs études. Avec près d’un million d’étudiants en mobilité. 60 % d’entre eux vont aux Etats-Unis, mais ils vont aussi au Royaume-Uni, en Australie, au Japon, en Corée du Sud ou encore en Allemagne et en France. La Chine, qui tire parti de ses étudiants à l’étranger, est parvenue à rattraper son grand rival états-unien dans le domaine des publications scientifiques. Autre enjeu de cette compétition, voyons comment.
[06:37] – Emilie
En 2020, la Chine a ainsi dépassé pour la première fois les États-Unis, avec près de 788.000 publications scientifiques pour Pékin, contre 767.000 pour Washington. Derrière ces deux grandes puissances, on trouve notamment le Royaume-Uni, l’Inde ou encore l’Allemagne.
[06:54] – Emilie
Dans cette compétition internationale, Pékin veut aussi contrôler, voire imposer les discours sur la Chine. Et elle a pour cela une arme les instituts Confucius. Depuis 2004, ces instituts contribuent, sous couvert de promotion de la langue et de la culture chinoises, à asseoir les ambitions politiques de Pékin dans le paysage universitaire global. En 2020, on comptait au total 541 instituts Confucius répartis dans 162 pays, dont 18 en France. Pour diffuser son modèle culturel, la Chine a par ailleurs de plus en plus recours à des campus délocalisés, notamment en Asie. Au Laos et en Thaïlande, l’Université de Quinmin a ainsi implanté deux campus. En Malaisie, on trouve par exemple une antenne de l’université de Siam. Ces initiatives, toutefois, suscitent régulièrement de vives réactions. On a pu le voir en Hongrie quand des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Budapest en juin 2021, pour s’opposer à l’implantation dans la capitale hongroise d’un gigantesque campus de l’université chinoise Fudan.
[08:06] – Emilie
Alors justement, en regardant de plus près ce phénomène de délocalisation ou de “offshorisassions” des campus, à l’image de la Sorbonne d’Abou Dhabi qui accueille près de 900 étudiants par an. En 2020, il y avait ainsi 487 campus offshore dans le monde.
[08:24] – Emilie
Parmi les pays qui exportent le plus leur campus, on trouve la France 122 campus, les Etats-Unis 105, suivis par le Royaume-Uni 73 campus. Et la principale destination pour ces délocalisations campus, c’est la Chine, avec 67 d’entre elles. À Pékin, on trouve ainsi des antennes des écoles françaises Insead et Essec. À Shangaï se sont installées l’université américaine, un NYU ou encore l’école de commerce française EM Lyon. À Shenzhen, enfin, l’université de Berkeley et l’école Audencia ont implanté un campus. Au-delà de la Chine, Dubaï s’est spécialisée dans l’accueil de ces hubs transnationaux d’éducation avec la Dubaï International Academic City, qui accueille depuis 2007 27 établissements universitaires et rassemble 27.000 étudiants issus de 150 nationalités. Enfin, dans cette nouvelle compétition universitaire mondiale, il y a un autre acteur clé dont nous n’avons pas encore parlé, l’Afrique, bien sûr. L’Afrique subsaharienne pèse aujourd’hui près de 4% du monde étudiant en mobilité internationale et devrait atteindre 7.1 % dès 2027. Mais les universités africaines ne peuvent satisfaire la demande croissante des étudiants du continent. Prenons par exemple le cas du Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique avec ses 219 millions d’habitants ou 63 % de la population a moins de 25 ans.
[09:56] – Emilie
Sur les quatre 20.000 étudiants nigérians partis à l’étranger, 12.000 sont allés aux Etats-Unis, 10.000 au Royaume-Uni, 7.000 au Canada, mais aussi 4.500 en Malaisie ou encore 3.000 en Afrique du Sud. Si les flux de départ montant étaient fléchés presque exclusivement en direction des anciennes puissances coloniales, on assiste aujourd’hui à une diversification des flux vers d’autres pôles universitaires comme l’Arabie Saoudite. La progression du royaume saoudien est spectaculaire avec en 2017, 13.000 étudiants africains accueillis. Les étudiants, essentiellement de confession musulmane, viennent du Nigeria, de Mauritanie, du Mali, d’Egypte ou encore d’Érythrée. Notons toutefois que la France, notamment pour des raisons linguistiques, reste en bonne position pour attirer ces étudiants venus du continent africain.
[10:51] – Emilie
Et voilà pour cette guerre des facs, ce nouveau marché international des universités, lesquelles deviennent, on l’a vu, un enjeu de soft power pour les grandes puissances. Des universités qui sont soumises à des injonctions contradictoires. D’un côté, elles doivent s’internationaliser pour tenir leur rang dans la compétition mondiale. De l’autre, elles doivent contenir les influences étrangères.
[11:12] – Emilie
Le rapport parlementaire du Sénat que j’évoquais tout à l’heure s’est penché sur ce paradoxe et a notamment formulé une proposition que l’Union européenne développe son propre classement des universités. Celui-ci prendrait en compte le respect des libertés académiques. Une bonne manière, vous l’aurez compris, de concurrencer le fameux classement de Shangaï.
[11:35] – Emilie
Et pour aller plus loin, cet ouvrage La grande course des universités, publié aux Presses de Sciences-Po par Christine Muslin.
[11:44] – Emilie
Ainsi s’achève ce nouveau numéro du dessous des cartes. Rendez-vous bien sûr la semaine prochaine. Même endroit, même heure. Et d’ici là, n’oubliez pas notre site Internet, arte.tv, à bientôt.
