Costume cravate

https://www.arte.tv/en/videos/094484-004-A/the-suit-uniform-of-the-modern-man/

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[00:14] – Speaker
Une armure taillée pour l’homme moderne parti à l’assaut du monde industriel, l’universel costume cravate. Dans ce numéro, Patrick Boucheron invite l’historien Manuel Charpie avant de retrouver la chronique de Manon Bril.

[00:30] – Patrick
La barbe ne fait pas le philosophe, disait Plutarque. L’habit ne fait pas le moine, répondaient les médiévaux. Et pourtant, pour habiter la fonction, on doit endosser le costume, si possible pas trop grand pour soi. Le vêtement est un langage et c’est un langage commun. Chacun peut le parler, en user, en abuser, le détourner. Le sens du vêtement se retourne comme on retourne sa veste. L’histoire du costume cravate, la panoplie de l’homme moderne depuis la seconde moitié du 19e siècle et celle d’une silhouette bien ajustée.

[01:16] – Patrick
Mais c’est aussi celle de ces désajustements par les féministes, par les Teddy boys, par les sapeurs congolais. C’est aussi l’histoire de l’industrialisation, l’histoire de la modernité, l’histoire de la manière dont on peut accepter ou contester l’uniformisation du monde. Pour en parler Manuel Charpie, historien des cultures matérielles et des cultures visuelles au 19e siècle.

[01:59] – Manuel
Le costume complet, le complet veston se diffuse véritablement à partir des années 1880, 1900 dans le monde. Ça fait déjà presque une cinquantaine d’années qu’il est en chemin sous la forme du paletot et dans la forme qu’on connaît aujourd’hui encore. En fait, de ce veston, cette chemise blanche, le plus souvent cravate et pantalon, le tout dans un tissu uni, c’est devenu l’uniforme de l’homme moderne du Sportsman, aussi, cette nouvelle d’un nouveau corps plus athlétique, plus hygiénique, mais aussi complètement connecté à l’histoire économique.

[02:41] – Manuel
Et cette nouvelle silhouette qu’on trouve dans toutes les publicités peut se décliner dans plein de formes différentes. Globalement, c’est une nouvelle silhouette avec des épaules plus marquée, plus virile, plus entreprenante, qui va se mettre en place et à partir de là, le complet veston est, oui, l’uniforme, le signe d’une réussite économique, d’un pouvoir politique. Tout un monde accompagné par une nouvelle silhouette. Cette silhouette n’est pas, ne se limite pas du tout à l’Europe ou aux Etats-Unis.

[03:16] – Manuel
On la retrouve dans tous les grands centres urbains. En fait, dès les années 1990, que ce soit en Asie, en Afrique, en Amérique latine, elle devient le signe de la réussite, le signe de la connexion avec le reste du monde. Et on va voir dans toute la publicité. C’est le cas sur les affiches qui veulent montrer la modernité. On la revendique comme une silhouette de l’homme engagé dans le Nouveau Monde. Et l’autre type de diffusion qui va être aussi très, très frappant, c’est que ça va être un outil de modernisation de la société.

[03:49] – Manuel
Donc ça va devenir un vêtement aussi imposé aux populations. C’est juste prendre quelques exemples. Mais au Japon fin du 19e siècle, le Japon décide de devenir un pays occidental, en quelque sorte. En tout cas, de s’emparer de la modernité technique du capitalisme à l’occidentale, aidé de 1894, mais qui impose à ses fonctionnaires le costume à l’occidentale. C’est le cas par exemple avec Atatürk, qui veut européaniser la Turquie et c’est la fameuse loi en 1925, la loi du chapeau, mais qui en fait, concerne la totalité du costume.

[04:24] – Manuel
Il va à la fois promouvoir très largement dans la société le costume et forcer les fonctionnaires, y compris à l’Assemblée, à porter ce costume, et on a la même chose. Dernier exemple en Afghanistan, où le roi Amanullah Khan force notamment tous les députés et tous les représentants un peu élevés du pouvoir à porter le costume à l’occidentale.

[04:54] – Speaker
Modernes, le costume est par sa fabrication, sa silhouette qui rompt avec les redingotes ajustées du début du siècle, né dans l’Amérique des années 1850 avec la mécanisation, le costard est industriel. On le produit en série. Aussitôt, son succès stimule les innovations de tout poil. Cravate et nœud papillon noué, focale rigide en celluloïd, matière synthétique, sang-froid, sable, polyester et nylon machine aussi pour automatiser la prise des mesures rapides, essayeurs et corporis mettre dès les années 1880 jusqu’au body graph que la belle jardinière popularise dans les années 1960, le costume devient une haute technologie, une technologie qu’on expose au Musée d’art moderne de New York en 1947.

[05:41] – Speaker
Une technologie autour de laquelle gravitent aussi tout un monde de petits métiers sous qualifiés, doués de cravates, cireur de chaussures, blanchisseuses et diaspora chinoise, des pressings californiens. Le monde moderne s’échelonne de ce qui porte le costume à ceux qui en assure l’entretien.

[06:01] – Manuel
En fait, très vite va se marquer une frontière entre ceux qui vont avoir les moyens de se payer un costume sur mesure et ceux qui iront vers la confection qui va devenir au vingtième siècle le prêt à porter. L’autre signe de distinction qui va être rejoué dans ce monde qui semble uniforme au premier coup d’oeil, c’est la manière de mobiliser tout un tas d’accessoires. Et ce qui est assez curieux, c’est qu’on a des effets de retournement, c’est à dire qu’on peut avoir dans les années 20, l’idée que la cravate fantaisie, par exemple, est un signe distinctif plutôt de gens qui peuvent se permettre des fantaisies, donc pas tout le monde.

[06:50] – Manuel
L’employé de bureau ordinaire ne peut pas. Et puis, ça va être l’inverse. À partir des années 70 ou en gros, la cravate fantasy devient plutôt une sorte de signe de ringardise. Et puis, l’ultime distinction ces dernières années. Si on regarde du côté des grandes entreprises, notamment aux États-Unis, c’est de plus porter de cravate. Mais il n’empêche que dans le même temps, et c’est ce qui est très frappant avec ce costume complet, on va créer une nouvelle catégorie sociale les cols blancs.

[07:23] – Manuel
Donc on désigne une catégorie sociale par son vêtement pour désigner tout ce nouveau monde qui monte tout doucement à partir du milieu du 19e siècle. Et pour devenir omniprésent au 20e siècle, c’est le monde de l’administration. Donc, on va appeler ça au 19e siècle. Les ronds de cuir, c’est ce petit coussin en cuir sur lequel on s’assoit. Et il y a un ouvrage assez central dans cette notion de mail qui s’appelle White Collar et qui est une enquête publiée en 1951, dédiée à la classe moyenne américaine et qu’on décrit par son vêtement.

[07:58] – Manuel
On fixe le terme de col blanc qui s’oppose aux termes de cols bleus qui travaillent de leurs mains. Ceux qui portent la veste en général à même le corps. Et puis, le col blanc, c’est justement celui qui maintient blanc son col parce qu’il ne travaille pas de ses mains.

[08:17] – Speaker
Pendant que l’homme moderne travaille en costume au bureau, son épouse reste en robe à la maison, à l’homme, le costard, à lui seul, le dynamisme et à l’âge du costume cravate. Les femmes aussi travaillent. Les femmes font du sport et leurs tenues s’adaptent elles aussi dès la fin du 19e siècle. Le tailleur londonien John Redfern fabrique pour la femme moderne une tenue inspirée du costume masculin, vestige pas sorti en drap. Le costume tailleur est né. Il devient au vingtième siècle une pièce centrale de la mode féminine dont s’emparent aussi bien Christian Dior que Coco Chanel.

[08:52] – Speaker
Mais il y a l’histoire des vêtements et celle des femmes qui les portent. C’est là que se jouent les vraies ruptures. Là que s’inventent les vraies révolutions dans les bars lesbiens du Paris de l’entre-deux guerres, par exemple, où la culture queer arrache aux hommes le privilège du costume. Plus d’ajustements ici, plus de traductions au féminin dans des étoffes plus fines aux courbes plus marquées. Porter le costume, c’est signifier aux hommes qu’ils n’ont ni le monopole de l’autorité, ni celui du charisme, ni de la séduction.

[09:24] – Speaker
C’est défier les frontières du genre en franchissant celle du vêtement.

[09:29] – Manuel
Et très vite. En fait, on va avoir des figures, notamment comiques, qui vont s’emparer de ce vêtement. Et on songe évidemment à Charlie Chaplin. On l’a tous en tête dans ce costume trop étriqué. Cette figure de l’homme marginal, innocent, qui est jeté dans cette société dont il ne comprend pas vraiment les codes. Il ne comprend pas non plus la brutalité, ne comprend pas l’économie, ne prend pas le monde du travail qui va avec. Et donc, il y a la figure de Chaplin.

[09:56] – Manuel
Il y a aussi, évidemment, par exemple, la figure de Tati avec ce costume trop court ou ce corps trop grand est engoncé. Et ses figures vont juste simplement par leur innocence et par leur incapacité à habiter leur costume, vont manifester leur incapacité à habiter ce nouveau monde qui violent les corps. Et donc, ça va être une manière aussi de critiquer la société.

[10:33] – Manuel
En parallèle, on va avoir aussi des appropriations et des détournements sociaux, ça va être le cas, par exemple des Teddy Boys en Angleterre, qui vont revendiquer une manière quasiment aristocratique de s’habiller. Et ces jeunes gens vont manifester en s’emparant du costume, une réussite économique qu’ils n’ont pas du tout. Et par là, on le devine rejetée. Le fait d’aller travailler à l’usine, l’autre mouvement qui va se développer, en fait, dès les années 1900, c’est à dire très tôt, le mouvement de contestation contre ce complot, contre ce costume, on va le trouver, par exemple en Allemagne, dans tous les mouvements de rejet de la société qui défendent la vie en communauté, où on va notamment vivre souvent nus ou avec des toges en bois, avec du drapé contre le cousu et la contrainte du vêtement cousu et en particulier le complet veston.

[11:22] – Manuel
Et c’est une pensée qui va être reprise dans les années 30 aux Etats-Unis par les proto hippies et qu’on va retrouver à partir des années 60. Le complet veston et le costume honni de tous ces mouvements qui rejettent la société telle qu’elle est.

[11:48] – Speaker
A battre, le costume ! En 1972, ce mot d’ordre résonne dans tout le Zaïre. Finie la colonisation, finie le costume cravate. Fini le temps où il fallait dire à même la peau sa soumission aux Européens, à leur mode, à leur modernité.

[12:04] – Speaker
Là-bas, Coste, c’est le veston sans col de Mobutu, l’anti costume cravate qu’il impose au pays. Son modèle le col Mao. Depuis sa victoire contre le Kouo-Min-Tang de Tchang Kaï-chek en 1949, le Parti communiste chinois invente pour dire son programme égalitaire. Détenu sans sexe, sans classe, sans âge, aussi, loin des tenues codifiées de la tradition chinoise que du costume occidental qui lui avait succédé du temps de Sun Yat sen. À mesure que le maoïsme s’impose dans le monde comme fer de lance de la lutte révolutionnaire, les leaders anti coloniaux formés en Chine à l’art de la guérilla reprennent l’uniforme de leurs maîtres chinois contre le costume de la modernité capitaliste de la Chine au Zaïre, en arborant le col Mao.

[12:51] – Manuel
Il y a une formule très connue de Barth, qui dit que le vêtement est un fait social total. C’est très net, c’est à dire ? Il y a un enjeu social très fort et un enjeu économique. Comment s’identifier économiquement ? Il y a un enjeu politique puisque j’ai dit que ça devenait le vêtement du politique et qu’il pouvait parfois être imposé pour changer les élites politiques. C’est aussi un objet. C’est très clair que le costume s’est presque incarné. Vraiment, c’est que le vêtement, dès qu’on travaille sur le vêtement, on travaille à l’interface entre la société dans son ensemble, le regard de la société, les normes de la société.

[13:29] – Manuel
Et puis un individu, un individu au plus près de son intimité. Parce que le vêtement, c’est dur de faire plus intime en termes, en tout cas corporel. Et le costume incarne vraiment ça. Ce que vous avez ? Une sorte de carapace extérieure. Et puis cette chemise qui est qui manifeste, une hygiène qui est près du corps. Et donc, faire l’histoire du vêtement, c’est aussi saisir cette articulation et aussi toutes les manières de résister, de contester, de détourner.

[13:57] – Manuel
Ce qui m’intéresse en travaillant sur le vêtement, c’est aussi de voir quand tout le monde est un peu sociologue du vêtement. On se rend compte que toute la société sait décoder les vêtements, sait lire des vêtements, sait s’en emparer, manipuler ses signes. Et il n’y a pas tant de domaines que ça qui sont investis à ce point-là par toutes les classes sociales. Le vêtement est un discours. Les gens qui investissent dans le vêtement savent porter un discours sur leurs vêtements et le reste de la société sait lire ce discours.

[14:21] – Speaker
Et maintenant, Manon Bril déjoue la frontière entre histoire et culture populaire.

[14:32] – Manon
Avec le prêt à porter et la démocratisation de la couture, tout le monde peut maintenant posséder un costume cravate. Pourtant, de nos jours, le costard est en déclin et ses ventes aurait chuté d’environ 60 en moins de dix ans. Probablement parce qu’on va de moins en moins travailler en costume des entrepreneurs à col roulé influents, tels Steve Jobs ayant ouvert la voie. De plus, symbole d’un travail aliénant, le costume cravate peut aussi être diabolisé par certaines créations.

[14:56] – Manon
C’est le cas dans La légende urbaine du lin Dormann. Créé de toutes pièces par Internet en 2009, ce monstre, dont le nom signifie homme élancé, a l’apparence d’une immense silhouette humaine aux bras étirés avec un grand visage vide et ayant pour seul élément distinctif un costard cravate. Et c’est bien la combinaison d’un élément extrêmement familier avec de l’étrange qui procure un sentiment de mal être. Sa légende, très populaire, a donné lieu à une tonne de créations, y compris un jeu vidéo qui a été décliné dans de nombreuses versions.

[15:25] – Manon
Avec une extrême simplicité, ce jeu réussit à faire d’un simple business man sans visage. Votre pire cauchemar ? La grande. Popularité de cette légende urbaine, elle a poussé la BBC à la qualifier du premier grand-meeting du Web, qui devient peut-être un témoin de combien le costume cravate hante plus que jamais nos en.

[15:51] – Patrick
Alors, vous l’avez vu passer Slender Man, l’homme élancé. Si l’on ne sait plus trop où il est aujourd’hui, c’est que nous entretenons un rapport embarrassé avec la modernité industrielle dont le costume cravate est l’uniforme. L’occidentalisation du monde a connu bien des contestations. Raison de plus pour ne pas détourner le regard face à cette question de la domination bureaucratique. En 1982, le sociologue Luc Boltanski abordait frontalement dans son livre Les cadres. Il montrait comment, dans la société française de l’après-guerre, le monde de l’entreprise, celui de la bureaucratie. S’incarner dans cet homme passe partout. Le cadre toujours visible, mais partout insaisissable. On peut le relire aujourd’hui, ce classique de la sociologie. À la semaine prochaine.

 

 

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