Joséphine Baker

[00 :03] – Journaliste
Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale, le 6 juin 1944, un avion militaire français parti de Sardaigne se dirige vers la Corse, libérée des occupants italiens et allemands, quelques mois plus tôt. Quand soudain problèmes de moteur, le pilote doit faire un périlleux amerrissage au niveau du port de Calvi. Ce journal de bord militaire raconte que des tirailleurs sénégalais qui se trouvaient en repos près du site viennent secourir l’équipage à la nage. Et là, surprise, au côté des militaires perchés sur la carlingue de l’avion, une des plus célèbres personnalités de cette période, Joséphine Baker.

[00 :49] – Journaliste
Que faisait elle ici ? Avant la guerre, Joséphine Baker, c’était ça: chanteuse, danseuse, actrice, icône des années folles, adulée par le grand public, elle est un peu la Beyoncé de l’entre-deux guerres et fait aussi partie des milieux avant-gardistes de l’époque. Mais ça, c’était avant. En 1944, elle est une autre personne, une résistante engagée dans l’Armée de libération de la France. Un engagement maintes fois cité à l’occasion de son entrée au Panthéon en 2021.

[01:28] – Journaliste
Mais savons-nous ce qu’elle a fait précisément ? Quel rôle a-t-elle joué ?

[01:36] – Journaliste
De nombreuses biographies le racontent, mais il reste peu d’archives concrètes concernant cette période.

[01:43] – Chercheuse
On n’a pas réussi à l’associer à l’un des réseaux de résistance que l’on connaît pendant la Seconde Guerre.

[01:50] – Journaliste
Mais ce que nous confirment plusieurs lettres et documents retrouvés aux archives, c’est qu’avant d’être résistante, la franco-américaine joue un rôle important dans le contre-espionnage.

[02:02] – Journaliste
Et dans ce milieu, c’est mieux de ne pas laisser de trace. Dès le début de la guerre, elle travaille avec le chef du contre-espionnage militaire à Paris, Jacques Abtey. Joséphine Baker est alors chargée de glaner des informations lors des nombreux dîners mondains qu’elle fréquente.

[02:20] – Chercheur
Par exemple, quand on est, on sait, en 1939, au début de l’année 1940, Joséphine Baker, une partie de son action va être d’essayer d’entrer en contact avec des officiels japonais et italiens. L’Italie et le Japon ne sont pas, au début de l’année 1940, encore dans la guerre. Ils sont encore neutres pour savoir quelle sera la position et ce qu’il y a des indices qui indiquent cette position.

[02:45] – Journaliste
Après la défaite de la France et le début de l’occupation allemande en 1940, Jacques Abtey décide de continuer son activité dans la clandestinité et elle le suit, la voilà résistante. Son rôle ? H. C. pour Honorable Correspondant, c’est à dire qu’elle sert de couverture à Jacques Abtey. Lui Paillole, sous le nom de Jacques Hébert, se fait passer pour son manageur dans l’ombre de la star, il voyage incognito et fait passer des informations.

[03:18] – Journaliste
Le colonel Paillole, supérieur d’Abtey, relate une de leurs missions dans un livre. Lors d’un voyage à Lisbonne, ils ont rendez-vous avec un certain Bill des Services Secrets Britanniques. Leur objectif lui remettre des informations relatives aux positions ennemies et aux projets d’infiltration d’agents allemands sur le territoire britannique.

[03:41] – Chercheur
Abtey a transcrit une partie des renseignements à l’encre sympathique sur les manuscrits des chansons de Joséphine. Il a pris le reste par cœur. Début novembre, il arrivera à Lisbonne et assurera la liaison avec l’intelligence précise.

[03:56] – Journaliste
Six mois plus tard, le duo part à Casablanca, alors sous l’autorité de Vichy, pour continuer ce travail de liaison. Mais Joséphine Baker tombe gravement malade et est hospitalisée pendant un an et demi quand elle est enfin rétablie. Les Alliés furent accueillis à Tunis, les Alliés ont libéré l’Afrique du Nord et la résistance extérieure met en place une armée pour la libération de la France. Joséphine Baker veut en être. Ça tombe bien, pour la première fois, les femmes françaises ont l’autorisation de s’enrôler comme soldats et comme officiers.

[04:34] – Journaliste
Elle est bien titulaire d’un brevet de pilote. Mais ce n’est pas pour cela qu’elle intéresse l’armée. On l’autorise à revêtir une tenue bourgeoise pendant son service pour qu’elle puisse remettre ses costumes de scène et se produire un peu partout dans la région et même plus loin. Alors que les combats sont à peine terminés et certaines zones encore minées.

[05:05] – Joséphine Baker
En Angleterre ou en Égypte, partis dans le désert en Afrique du Nord. Revenant ici, etc. etc. J’ai chanté de temps à autre, mais surtout, je faisais de la résistance.

[05:25] – Journaliste
Cette tournée a trois objectifs. Un: remonter le moral des troupes comme elle le fait depuis le début de la guerre. Deux: ces concerts aident aussi à remplir les caisses de cette armée naissante. Au total, Joséphine Baker réunit 10 millions d’anciens francs, soit l’équivalent de 2,5 millions d’euros actuels. Trois: en tant qu’officier de propagande, son rôle était de promouvoir le général de Gaulle et la France libre.

[05:57] – Chercheur
Elle représente pour ce gouvernement qui se forme en Afrique du Nord, un atout qui est celui de montrer que ce nouveau gouvernement provisoire de la République française, dirigé par le général de Gaulle, a avec lui des grandes figures artistiques françaises qui ne se sont pas commis avec l’occupant.

[06:17] – Journaliste
Et le général de Gaulle manifestera sa reconnaissance à plusieurs reprises.

[06:22] – Speaker 4
Je n’ai pas oublié comment madame Joséphine Baker a su manifester sa confiance en l’avenir du pays.

[06:27] – Journaliste
C’était pour mener à bien cette triple mission qu’elle se retrouve au large de la Corse. En juin 1944, elle doit y faire une tournée à laquelle sont conviés les troupes qui se préparent à débarquer en Provence quelques semaines plus tard.

[06:44] – Journaliste
En 1946, Joséphine Baker reçoit la médaille de la Résistance. En plus, ses supérieurs sont unanimes elle mérite la Légion d’honneur à titre militaire parmi les quatre propositions.

[06:59] – Speaker 4
J’avais donné le nom de Mlle Joséphine Baker.

[07:02] – Speaker 5
Mademoiselle Baker a mis, sans compter, son grand talent au service de la propagande française.

[07:07] – Journaliste
Mais tout le monde n’était pas de cet avis dans les instances décisionnaires.

[07:11] – Speaker 6
D’une promotion à titre civil récompenserait plus légitimement ses services.

[07:17] – Chercheur
À titre civil: ça signifie qu’on récompense l’artiste qui s’est mise au service des armées. La Légion d’honneur à titre militaire: ça signifie qu’on récompense la combattante qui chante. Ce n’est pas la même chose dans l’esprit de Joséphine Baker.

[07:32] – Journaliste
Après plusieurs demandes, c’est finalement une récompense sur mesure qui lui est remise. Le 19 août 1961, Martial Valin, ancien chef d’état-major général des Forces aériennes françaises libres, lui remet. La Légion d’honneur, certes à titre civil, mais assorti de la croix de guerre avec palme. Elle distingue le combattant qui s’est signalé au feu par une action d’éclat caractérisée.

[08:09] – Speaker 7
Aucune célébrité française de l’envergure de Joséphine Baker ne s’est engagée comme elle l’a fait pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, son engagement commence tout juste à être étudié académiquement. Et oui, quelques mois avant l’annonce de son entrée au Panthéon, une bourse a été attribuée à une historienne britannique, Hannah Diamond, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, pour faire ce travail.

 

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