La révolution du vélo

Longtemps espérée, la révolution du vélo a enfin lieu. Mais elle tourne à l’embrouille générale.

Philippe Bernard

Pour sortir de l’anarchie qui règne sur les pistes cyclables, il faudra sans doute mieux aménager l’espace urbain, mais aussi éduquer ses usagers, estime dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».

Chronique

Personne n’avait prévu cette conséquence du Covid-19 : les pistes cyclables, longtemps désespérément désertes, sont devenues en quelques semaines des paniers de crabes. Si le « monde d’après » ressemble à ce qui s’y passe, mieux vaut regrimper illico dans une machine à remonter le temps. Le trajet sympa, le nez au vent, avec l’assurance d’arriver un peu moite mais à l’heure et la bonne conscience d’un peu de sport et d’un geste pour la planète, a laissé la place à une foire d’empoigne*(1) entre coups de sonnette rageurs, mêlées aux carrefours et regards hautains des vieux routards sur les nouveaux convertis.

« Si j’en réchappe, j’adhère au MDB [Mouvement de défense de la bicyclette] », disait un tract de 1980 représentant un petit cycliste en perdition dans une marée automobile hostile. On y est revenu, sauf que le flot est désormais cycliste. Et que les usagers du vélo, présumés « cool » et responsables, se comportent parfois comme des caricatures d’automobilistes : égocentriques, agressifs, indisciplinés. On explique la hargne*(2) de certains conducteurs par le cocon isolé du monde où ils sont assis. Apparemment, le grand air ne suffit pas à immuniser contre l’aigreur et le n’importe quoi. Longtemps espérée, la grande révolution du vélo a enfin lieu. Mais elle tourne à l’embrouille*(3) générale.

La montée en puissance de la bicyclette en temps de Covid a été si inattendue et si spectaculaire que ses conséquences sociétales, voire politiques, restent floues. Toutes les villes de France ont enregistré une augmentation brutale du trafic, soit + 67 % en un an à Paris et jusqu’à + 200 % sur certains axes.

Phénomène imprévu, la bicyclette et la distanciation sociale qu’elle impose naturellement ont séduit des strates nouvelles de la population, qui préfèrent les pistes cyclables à la promiscuité des transports en commun. Divine surprise pour les édiles*(4), la montée en puissance du cyclisme survient au moment où leurs politiques pro-vélo parviennent à maturité. Mais ce que dit le comportement des nouvelles masses cyclistes sur notre éducation routière, notre individualisme ou notre capacité à communiquer reste à analyser.

Ajustement mutuel des conduites

La bagarre pour l’usage de la voie publique n’est pas nouvelle : voitures à cheval contre automobile au début du siècle passé, « tout-auto » écrasant dans l’après-guerre, lutte pour les droits du piéton et du cycliste depuis 1968. A écouter Frédéric Héran, économiste et urbaniste à l’université de Lille, le développement d’un mode de déplacement commence toujours dans une certaine anarchie : « Le “ôte*-toi *(5) de là que je m’y mette a dominé les mœurs automobiles dans l’après-guerre au prix d’une mortalité terrible, explique-t-il. Au bout d’un moment, les gens apprennent à cohabiter. » Selon l’auteur du Retour de la bicyclette (La Découverte, 2014), l’affaire dépasse les clichés culturels : bien que possiblement influencés par l’Allemagne, les cyclistes strasbourgeois se montraient indisciplinés avant que leur ville n’aménage ses rues pour eux.

Precisions:

*(1) Foire d’empoigne : lieu où chacun cherche à voler l’autre ou à obtenir plus que lui ; situation où chacun, pour obtenir quelque avantage, doit lutter contre les autres, affronter les autres ; panier de crabes.

*(2) Hargne : Attitude désagréable, agressive, malveillante à l’égard d’autrui se traduisant par des paroles acerbes, blessantes : Répondre avec hargne à la critique.

*(3) Embrouille : Définition familier : Fait d’embrouiller quelqu’un pour l’induire en erreur. Confusion résultant la plupart du temps d’une intention malhonnête.

*(4) Édile : sens antique : magistrat de la Rome antique chargé de l’administration urbaine de Rome.

*(4) Édile : sens contemporain : magistrat municipal d’une grande ville détenteur du pouvoir exécutif. Le mot est synonyme de conseiller municipal. Le terme de « premier édile » désigne le maire.

*(5) Ôter : Enlever quelque chose de quelque part, le retirer de l’endroit où il se trouve. Eg: Ôter tous les meubles d’une pièce. Enlever à quelqu’un ce qu’il porte sur lui, ce qui le couvre, le protège : Ôter un manteau à un enfant. Se débarrasser de quelque chose, l’enlever : Ôter ses gants, ses lunettes.

WordPress Cookie Notice by Real Cookie Banner