Le Dessous des cartes: EAU/UAE

 

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[00:00:16 – Emilie Aubry] Ravi de retrouver pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Aujourd’hui, nous démarrons cette émission à Dubaï. Ses tours gigantesques, son luxe clinquant, ses golfs et jardins verdoyants, piscines et mer turquoise. Alors que nous sommes environnés d’étendues de sable et qu’il y a quatre décennies seulement, le voyageur n’y aurait croisé que des villages bédouins. Bienvenue donc aux Émirats arabes unis, qui ont eux aussi souffert de la pandémie de Covid-19. L’économie des Émirats dépend en effet fortement du commerce, du tourisme et de l’immobilier, car nous le verrons si c’est le pétrole qui les a fait sortir de terre.

[00:00:52 – Emilie Aubry] Aujourd’hui, l’or noir ne suffit plus. Les Émirats des îlots de luxe et de paix, mais aussi surarmée dans une région du monde chaotique et qui cultivent, vous allez le voir. Leurs différences avec des dirigeants très habiles pour se tourner vers l’Occident tout en demeurant des acteurs clés du Moyen-Orient. Tout de suite, voici les Emirats, une voix singulière.

[00:01:16 – Emilie Aubry] Située au sud-ouest de la péninsule arabique, les Émirats arabes unis s’étendent sur près de 78 mille kilomètres carrés, soit à peu près la superficie du Bénélux, entre le sultanat d’Oman et le royaume d’Arabie saoudite.

[00:01:31 – Emilie Aubry] Il dispose d’une double façade maritime sur le golfe Persique d’un côté, on y reviendra et sur le golfe d’Oman de l’autre, qui débouche au sud sur la mer d’Arabie et sur l’océan Indien. C’est sur ce littoral d’ailleurs que vit l’écrasante majorité des 9 millions et demi d’habitants. En effet, près de 90% de la population se concentre sur 5% seulement du territoire, notamment dans les opulentes métropole d’Abou Dhabi, la capitale fédérale, ou de l’exubérante Dubaï. On l’a vue la ville la plus peuplée avec 3,2 millions d’habitants, du moins avant la crise de la Covid-19.

[00:02:10 – Emilie Aubry] Il faut dire que des tours climatisées, le climat des Émirats est à peine supportable. Les températures peuvent monter jusqu’à 45 degrés en été. Les pluies sont pratiquement inexistantes et il n’y a ni lac naturel, ni fleuve, ni rivière. Pourtant, cet environnement particulièrement pauvre et inhospitalier n’empêche pas le pays d’être aujourd’hui l’un des plus riches du globe. Alors, bien sûr, on a l’image d’un pôle de richesse jailli des sables grâce aux hydrocarbures. Mais en réalité, même si le PIB émirien demeure bien sûr dopé par le pétrole, il repose aujourd’hui aussi sur l’industrie lourde et surtout sur les hautes technologies et sur le secteur tertiaire.

[00:02:53 – Emilie Aubry] Exemple, la société portuaire DP World, qui gère le port de Jebel Ali, à Dubaï, et qui dirige l’un des plus grands réseaux de ports maritimes de la planète. Autre secteur puissant le tourisme et les compagnies aériennes. Emirates, la compagnie de Dubaï, Etihad, la compagnie d’Abou Dhabi, desservent aujourd’hui plus de 140 pays à travers le monde. Pensons enfin à la finance, puisque les zones franches mises en place à Dubaï d’abord, puis à Fujairah et Ajman dans les années 80 dans tout le reste du pays ensuite dans les années 90 et 2000, ont été plébiscités par les investisseurs étrangers.

[00:03:35 – Emilie Aubry] Ainsi, grâce aux 3T qui représentent Touristes Talents et Traders, les Émirats ont largement réduit leur dépendance au pétrole, cet or noir qui a totalement bouleversé l’histoire du pays. En effet, il y a encore 60 ans, le territoire des Émirats actuels n’était qu’un modeste protectorat britannique, habité par quelques tribus bédouines, pour la plupart nomades. Elle passait l’hiver dans les rares oasis du désert arabique, dans le croissant de Liwa ou autour d’Al Ain, notamment, avant d’aller pêcher les huîtres perlières sur la côte en été.

[00:04:09 – Emilie Aubry] Mais au début des années 1960, la découverte des hydrocarbures change radicalement la donne. Les gisements de gaz et surtout de pétrole assurent la promotion soudaine de l’émirat d’Abou Dhabi, qui se trouve détenir 94% des immenses réserves du pays. C’est d’ailleurs l’émir d’Abou Dhabi, le célèbre cheikh Zayed, qui négocie le départ des Britanniques et qui proclame l’indépendance du pays en 1971.

[00:04:38 – Emilie Aubry] Chacun des sept émirats d’Abou Dhabi, de Dubaï, de Sharjah, de Fujairah, d’Ajman, d’Umm Al Quwain, et de Ras Al-Khaimah conserve une large part d’autonomie, mais ils sont désormais chapeautés par un système fédéral dirigé depuis la capitale centrale, Abou Dhabi. Après l’indépendance, les villes, les ports, les aéroports se multiplient. Financés par la manne pétrolière, qui permet aussi de développer de nombreux services sociaux, sanitaires et éducatifs, y compris pour les filles.

[00:05:14 – Emilie Aubry] Enfin, l’arrivée de migrants en provenance du sous-continent indien et de l’Asie du Sud-Est fournit la main d’œuvre bon marché indispensable au soutien de la croissance. Aujourd’hui d’ailleurs, 90% des habitants sont des résidents étrangers, mais plus de la moitié d’entre eux ne gagnent que 700 dirhams par mois, soit 170 euros, tandis que les dix pour cent restants de la population sont composés de citoyens émiriens plus favorisés.

[00:05:45 – Emilie Aubry] Ceux-ci bénéficient notamment de fonds souverains comme Abou Dhabi Investment Authority, créé par le cheikh Zayed dès 1976 et qui dispose aujourd’hui de 580 milliards de dollars pour préparer l’après pétrole. Ces fonds investissent tous azimuts dans la culture avec le musée Louvre Abou Dhabi et bientôt le musée Guggenheim. Ils investissent également dans les hautes technologies, les loisirs ou encore l’éducation. Ainsi, au début des années 1970, la part du pétrole dans le PIB s’élevait à 70%, mais elle avait déjà baissé à 45% à la mort du cheikh Ahmed en 2004, pour tomber à moins de 30% aujourd’hui.

[00:06:30 – Emilie Aubry] À bien des égards, on les voit, les Émirats arabes unis forment effectivement une autre Arabie, une pétro-monarchie originale qui a très tôt su diversifier son économie et cultiver une voix singulière dans le Golfe, d’où elle exerce une influence grandissante au Moyen-Orient et même au-delà, comme on va le voir maintenant. Pôle de stabilité dans un environnement régional troublé, les Émirats arabes unis sont longtemps restés discrets sur le plan militaire. Mais l’année 2011 va marquer un tournant. L’armée emirienne intervient d’abord à Bahreïn, aux côtés de l’Arabie saoudite, pour mater les émeutes à Manama.

[00:07:09 – Emilie Aubry] Le régime autoritaire d’Abou Dhabi s’inquiète en effet de ces printemps arabes qui agitent le Moyen-Orient et le Maghreb. Et les Emirats s’opposent aux révoltes populaires, sauf en Libye, où ils interviennent en soutien des forces françaises et de l’OTAN. A l’été 2014, le cheikh Khalifa bin Zayed est victime d’un inverse et il est remplacé de facto par son frère Mohamed, qui accentue encore cet interventionnisme armé. Dès septembre 2014, l’aviation UAE frappe l’organisation état islamique en Syrie et l’on se souvient de Mariam al-Mansouri, première pilote de chasse féminine du monde arabe.

[00:07:46 – Emilie Aubry] À partir de 2015 en fin les Emirats s’engagent au Yémen parallèlement aux troupes de la coalition menée par l’Arabie saoudite. Ce qu’à Abou Dhabi, présente comme une lutte contre le terrorisme s’étend aussi aux nombreux groupes et partis islamistes inspirés par les Frères musulmans. En 2017, le Conseil de coopération du Golfe a même connu la plus grave crise de son histoire après qu’Abou Dhabi, Riyad et Bahreïn ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusés notamment de soutenir les Frères musulmans. Trois ans plus tard, en août 2020, Mohammed bin Zayed déstabilise à nouveau le monde arabe en devenant le premier dirigeant du Golfe à reconnaître l’Etat d’Israël.

[00:08:30 – Emilie Aubry] Rapidement suivie par Bahreïn et tacitement soutenu par Riyad, Abou Dhabi prend ainsi du même coup l’initiative d’un front uni contre son autre grand adversaire dans la région, la République Islamique d’Iran. En effet, depuis 1971, l’Iran occupe illégalement les îles d’Abou Moussab. Des petite et grande Tunb îlots minuscules qui appartiennent à l’émir de Ras Al-Khaimah, mais qui contrôlent surtout le Détroit d’Ormuz, portes d’accès vitales vers les marchés asiatiques.

[00:09:02 – Emilie Aubry] Pour contrer une éventuelle fermeture du Détroit par l’Iran, d’ailleurs, les Émiriens avaient construit dès 2012 un oléoduc de 370 km entre Habshan et le terminal pétrolier de Fujairah stratégiquement situé sur le golfe d’Oman. Pourtant, si Mohammad Ben Zayed, émir d’Abou Dhabi, et Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, affichent volontiers leur fermeté envers le régime de Téhéran, les relations de part et d’autre du golfe Persique sont en réalité plus complexes, notamment en raison de dissensions internes à la Fédération Emirienne, comme on va le voir maintenant.

[00:09:38 – Emilie Aubry] Tandis que l’émirat pétrolier d’Abou Dhabi prône une ligne dure avec le concurrent iranien, l’émirat de Dubaï, lui, presque dépourvu de pétrole, accueille discrètement dans son port et dans ces zones franches les capitaux iraniens désireux de contourner les sanctions occidentales, et son dirigeant, le cheikh Mohammad bin Rashid Al-Maktoum, vice-président de la fédération Emirienne, encourage une politique de désescalade avec Téhéran, Depuis février 2020, d’ailleurs, la crise de la Covid-19, qui frappe rudement tous les pays de la région, plaide aussi en faveur de l’apaisement.

[00:10:15 – Emilie Aubry] Les Emirats achèvent leur retrait du Yémen et se recentrent sur les enjeux économiques. En effet, construction, tourisme et transports tournent au ralenti et les travailleurs immigrés quittent en masse le pays. Dubaï aurait ainsi déjà perdu 10% de sa population et l’Exposition universelle de 2020, censée attirer touristes et investisseurs du monde entier, a dû être reprogrammé en 2021, questionnant l’avenir d’un modèle de développement très sensible aux aléas de la mondialisation.

[00:10:51 – Emilie Aubry] Reconnaissance de l’État d’Israël, accueil des grands musées européens et américains comme le Louvre ou le Guggenheim, les Émirats ont fait le choix de l’Occident en adoptant la forme la plus débridée du capitalisme tout en jouant, on l’a vu, un rôle stratégique au Moyen-Orient et en conservant les mœurs politiques et religieuses du Golfe. Les Émirats, dont les aéroports voient passer des voyageurs du monde entier en transit entre l’Occident et l’Orient, et qui ont bien compris qu’ils pouvaient tirer profit de cette position intermédiaire entre les cultures et les mondes.

[00:11:26 – Emilie Aubry] Et pour aller plus loin, Emirats arabes unis Thibault Cadro, publié aux Éditions de Boeck. Un ouvrage d’introduction et de réflexion sur les Emirats arabes unis qui nous invite à redécouvrir ce pays à travers son histoire, sa société, sa politique, son économie et sa culture.

[00:11:44 – Emilie Aubry] Ainsi s’achève ce nouveau numéro du dessous des cartes. Rendez-vous bien sur la semaine.

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