LE VAGABOND
Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait quittĂ© son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l’ouvrage manquait. Compagnon charpentier, âgĂ© de vingt-sept ans, bon sujet, vaillant[i], il Ă©tait restĂ© pendant deux mois Ă la charge de sa famille, lui, fils aĂ®nĂ©, n’ayant plus qu’Ă croiser ses bras vigoureux, dans le chĂ´mage gĂ©nĂ©ral. Le pain devint rare dans la maison; les deux sĹ“urs allaient en journĂ©e, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne faisait rien parce qu’il n’avait rien Ă faire, et mangeait la soupe des autres.
Alors, il s’Ă©tait informĂ© Ă la mairie; et le secrĂ©taire avait rĂ©pondu qu’on trouvait Ă s’occuper dans le Centre.
Il Ă©tait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs dans sa poche et portant sur l’Ă©paule, dans un mouchoir bleu attachĂ© au bout de son bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une chemise. Et il avait marchĂ© sans repos, pendant les jours et les nuits, par les interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver jamais Ă ce pays mystĂ©rieux oĂą les ouvriers trouvent de l’ouvrage. Il s’entĂŞta d’abord Ă cette idĂ©e qu’il ne devait travailler qu’Ă la charpente, puisqu’il Ă©tait charpentier. Mais, dans tous les chantiers oĂą il se prĂ©senta, on rĂ©pondit qu’on venait de congĂ©dier[ii] des hommes, faute de commandes, et il se rĂ©solut, se trouvant Ă bout de ressources, Ă accomplir toutes les besognes[iii] qu’il rencontrerait sur son chemin.
Donc, il fut tour Ă tour terrassier, valet d’Ă©curie, scieur de pierres; il cassa du bois, Ă©brancha des arbres, creusa un puits, mĂŞla du mortier, lia des fagots[iv], garda des chèvres sur une montagne, tout cela moyennant quelques sous, car il n’obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de travail qu’en se proposant Ă vil prix, pour tenter l’avarice des patrons et des paysans.
Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n’avait plus rien et il mangeait un peu de pain, grâce Ă la charitĂ© des femmes qu’il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.
Le soir tombait, Jacques Randel harassĂ©, les jambes brisĂ©es[v], le ventre vide, l’âme en dĂ©tresse, marchait nu-pieds sur l’herbe au bord du chemin, car il mĂ©nageait sa dernière paire de souliers, l’autre n’existant plus depuis longtemps dĂ©jĂ . C’Ă©tait un samedi, vers la fin de l’automne. Les nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les poussĂ©es du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu’il pleuvrait bientĂ´t. La campagne Ă©tait dĂ©serte, Ă cette tombĂ©e de jour, la veille d’un dimanche. De place en place, dans les champs, s’Ă©levaient, pareilles Ă des champignons jaunes, monstrueux, des meules de paille Ă©grenĂ©es[vi]; et les terres semblaient nues, Ă©tant ensemencĂ©es dĂ©jĂ pour l’autre annĂ©e.
Randel avait faim, une faim de bĂŞte, une de ces faims qui jettent les loups sur les hommes., ExtĂ©nuĂ©[vii], il allongeait les jambes pour faire moins de pas, et, la tĂŞte pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main avec l’envie vague de frapper Ă tour de bras sur le premier passant qu’il rencontrerait rentrant chez lui manger la soupe.
Il regardait les bords de la route avec l’image, dans les yeux, de pommes de terre dĂ©fouies[viii], restĂ©es sur le sol retournĂ©. S’il en avait trouvĂ© quelques-unes, il eĂ»t ramassĂ© du bois mort, fait un petit feu dans le fossĂ©, et bien soupĂ©, ma foi, avec le lĂ©gume chaud et rond, qu’il eĂ»t tenu d’abord, brĂ»lant, dans ses mains froides.
Mais la saison était passée, et il devrait, comme la veille, ronger une betterave crue[ix], arrachée dans un sillon[x].
Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l’obsession de ses idĂ©es. Il n’avait guère pensĂ©, jusque-lĂ , appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultĂ©s, Ă sa besogne professionnelle. Mais voilĂ que la fatigue, cette poursuite acharnĂ©e d’un travail introuvable, les refus, les rebuffades[xi], les nuits passĂ©es sur l’herbe, le jeĂ»ne, le mĂ©pris qu’il sentait chez les sĂ©dentaires[xii] pour le vagabond, cette question posĂ©e chaque jour: «Pourquoi ne restez-vous pas chez vous?» le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu’il sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurĂ©s Ă la maison et qui n’avaient guère de sous, non plus, l’emplissaient[xiii], peu Ă peu d’une colère lente, amassĂ©e chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s’Ă©chappait de sa bouche, malgrĂ© lui, en phrases courtes et grondantes[xiv].
Tout en trĂ©buchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il grognait: «Misère… misère… tas de cochons… laisser crever de faim un homme… un charpentier… tas de cochons… pas quatre sous… pas quatre sous… v’lĂ qu’il pleut… tas de cochons!…». Il s’indignait de l’injustice du sort et s’en prenait aux hommes, Ă tous les hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inĂ©quitable, fĂ©roce et perfide.
Il rĂ©pĂ©tait, les dents serrĂ©es: «Tas de cochons!» en regardant la mince fumĂ©e grise qui sortait des toits, Ă cette heure du dĂ®ner. Et, sans rĂ©flĂ©chir Ă cette autre injustice, humaine celle-lĂ , qui se nomme violence et vol, il avait envie d’entrer dans une de ces demeures, d’assommer les habitants et de se mettre Ă table, Ă leur place.
Il disait: «J’ai pas le droit de vivre, maintenant… puisqu’on me laisse crever de faim… je ne demande qu’Ă travailler, pourtant… tas de cochons!» Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la souffrance de son cĹ“ur lui montaient Ă la tĂŞte comme une ivresse redoutable, et faisaient naĂ®tre, en son cerveau, cette idĂ©e simple: «J’ai le droit de vivre, puisque je respire, puisque l’air est Ă tout le monde. Alors, donc, on n’a pas le droit de me laisser sans pain!»
La pluie tombait, fine, serrĂ©e, glacĂ©e. Il s’arrĂŞta et murmura: «Misère… encore un mois de route avant de rentrer Ă la maison…» Il revenait en effet chez lui maintenant, comprenant qu’il trouverait plutĂ´t Ă s’occuper dans sa ville natale, oĂą il Ă©tait connu, en faisant n’importe quoi, que sur les grands chemins oĂą tout le monde le suspectait.
Puisque la charpente n’allait pas, il deviendrait manĹ“uvre, gâcheur de plâtre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin d’empĂŞcher l’eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais il sentit bientĂ´t qu’elle traversait dĂ©jĂ la mince toile de ses vĂŞtements et il jeta autour de lui un regard d’angoisse, d’ĂŞtre perdu qui ne sait plus oĂą cacher son corps, oĂą reposer sa tĂŞte, qui n’a pas un abri par le monde.
La nuit venait, couvrant d’ombre les champs. Il aperçut, au loin, dans un prĂ©, une tache sombre sur l’herbe, une vache. Il enjamba le fossĂ© de la route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu’il faisait.
Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse tĂŞte, et il pensa: «Si seulement j’avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.»
Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lançant dans le flanc un grand coup de pied: «Debout!» dit-il.
La bĂŞte se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle; alors l’homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l’animal, et il but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonflĂ©, chaud, et qui sentait l’Ă©table. Il but tant qu’il resta du lait dans cette source vivante.
Mais la pluie glacĂ©e tombait plus serrĂ©e, et toute la plaine Ă©tait nue sans lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumière qui brillait entre les arbres, Ă la fenĂŞtre d’une maison.
La vache s’Ă©tait recouchĂ©e, lourdement. Il s’assit Ă cĂ´tĂ© d’elle, en lui flattant la tĂŞte, reconnaissant d’avoir Ă©tĂ© nourri. Le souffle Ă©pais et fort de la bĂŞte, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans l’air du soir, passait sur la face de l’ouvrier qui se mit Ă dire: «Tu n’as pas froid lĂ -dedans, toi.»
Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y trouver de la chaleur. Alors une idĂ©e lui vint, celle de se coucher et de passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une place, pour ĂŞtre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l’avait abreuvĂ© tout Ă l’heure. Puis, comme il Ă©tait brisĂ© de fatigue, il s’endormit tout Ă coup.
Mais, plusieurs fois, il se rĂ©veilla, le dos ou le ventre glacĂ©, selon qu’il appliquait l’un ou l’autre sur le flanc de l’animal; alors il se retournait pour rĂ©chauffer et sĂ©cher la partie de son corps qui Ă©tait restĂ©e Ă l’air de la nuit; et il se rendormait bientĂ´t de son sommeil accablĂ©.
Un coq chantant le mit debout. L’aube allait paraĂ®tre; il ne pleuvait plus; le ciel Ă©tait pur.
La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s’appuyant sur ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit: «Adieu, ma belle… Ă une autre fois… t’es une bonne bĂŞte… Adieu…»
Puis il mit ses souliers, et s’en alla.
Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la mĂŞme route; puis une lassitude l’envahit si grande, qu’il s’assit dans l’herbe.
Le jour était venu; les cloches des églises sonnaient, des hommes en blouse bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des charrettes, commençaient à passer sur les chemins, allant aux villages voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets et bĂŞlants qu’un chien rapide maintenait en troupeau.
Randel se leva, salua: «Vous n’auriez pas du travail pour un ouvrier qui meurt de faim?» dit-il.
L’autre rĂ©pondit en jetant au vagabond un regard mĂ©chant:
–Je n’ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.
Et le charpentier retourna s’asseoir sur le fossĂ©.
Il attendit longtemps; regardant défiler devant lui les campagnards, et cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa prière.
Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chaĂ®ne d’or ornait le ventre.
–Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je n’ai plus un sou dans ma poche.
Le demi-monsieur rĂ©pliqua: «Vous auriez dĂ» lire l’avis affichĂ© Ă l’entrĂ©e du pays.–La mendicitĂ© est interdite sur le territoire de la commune.–Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite, je vais vous faire ramasser.»
Randel, que la colère gagnait, murmura: «Faites-moi ramasser si vous voulez, j’aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.»
Et il retourna s’asseoir sur son fossĂ©.
Au bout d’un quart d’heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la route. Ils marchaient lentement, cĂ´te Ă cĂ´te, bien en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux cirĂ©s, leurs buffleteries jaunes et leurs boutons de mĂ©tal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en fuite de loin, de très loin.
Le charpentier comprit bien qu’ils venaient pour lui; mais il ne remua pas, saisi soudain d’une envie sourde de les braver, d’ĂŞtre pris par eux, et de se venger, plus tard.
Ils approchaient sans paraĂ®tre l’avoir vu, allant de leur pas militaire, lourd et balancĂ© comme la marche des oies. Puis tout Ă coup, en passant devant lui, ils eurent l’air de le dĂ©couvrir, s’arrĂŞtèrent et se mirent Ă le dĂ©visager d’un oeil menaçant et furieux.
Et le brigadier s’avança en demandant:
–Qu’est-ce que vous faites ici?
L’homme rĂ©pliqua tranquillement:
–Je me repose.
–D’oĂą venez-vous?
–S’il fallait vous dire tous les pays oĂą j’ai passĂ©, j’en aurais pour plus d’une heure.
–OĂą allez-vous?
–A Ville-Avaray.
–OĂą c’est-il ça?
–Dans la Manche.
–C’est votre pays?
–C’est mon pays.
–Pourquoi en ĂŞtes-vous parti?
–Pour chercher du travail.
Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colère d’un homme que la mĂŞme supercherie finit par exaspĂ©rer:
–Ils disent tous ça, ces bougres-lĂ . Mais je la connais, moi.
Puis il reprit:
–Vous avez des papiers?
–Oui, j’en ai.
–Donnez-les.
Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers usĂ©s et sales qui s’en allaient en morceaux, et les tendit au soldat. L’autre les Ă©pelait en ânonnant, puis constatant qu’ils Ă©taient en règle, il les rendit avec l’air mĂ©content d’un homme qu’un plus malin vient de jouer. Après quelques moments de rĂ©flexion, il demanda de nouveau:
–Vous avez de l’argent sur vous?
–Non.
–Rien?
–Rien.
–Pas un sou seulement?
–Pas un sou seulement!
–De quoi vivez-vous, alors?
–De ce qu’on me donne.
–Vous mendiez, alors?
Randel répondit résolument:
–Oui, quand je peux.
Mais le gendarme déclara: «Je vous prends en flagrant délit de vagabondage et de mendicité, sans ressource et sans profession, sur la route, et je vous enjoins de me suivre.»
Le charpentier se leva.
–Ousque vous voudrez, dit-il.
Et se plaçant entre les deux militaires avant mĂŞme d’en recevoir l’ordre, il ajouta:
–Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tĂŞte quand il pleut.
Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, Ă travers des arbres dĂ©pouillĂ©s de feuilles, Ă un quart de lieue de distance. C’Ă©tait l’heure de la messe, quand ils traversèrent le pays. La place Ă©tait pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitĂ´t pour voir passer le malfaiteur qu’une troupe d’enfants excitĂ©s suivait. Paysans et paysannes le regardaient, cet homme arrĂŞtĂ©, entre deux gendarmes, avec une haine allumĂ©e dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la peau avec les ongles, de l’Ă©craser sous leurs pieds. On se demandait s’il avait volĂ© et s’il avait tuĂ©. Le boucher, ancien spahi, affirma: «C’est un dĂ©serteur.» Le dĂ©bitant de tabac crut le reconnaĂ®tre pour un homme qui lui avait passĂ© une pièce fausse de cinquante centimes, le matin mĂŞme, et le quincailler vit en lui indubitablement l’introuvable assassin de la veuve Malet que la police cherchait depuis six mois.
Dans la salle du conseil municipal, oĂą ses gardiens le firent entrer, Randel retrouva le maire, assis devant la table des dĂ©libĂ©rations et flanquĂ© de l’instituteur.
–Ah! ah! s’Ă©cria le magistrat, vous revoilĂ , mon gaillard. Je vous avais bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu’est-ce que c’est?»
Le brigadier rĂ©pondit: «Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans ressources et sans argent sur lui, Ă ce qu’il affirme, arrĂŞtĂ© en Ă©tat de mendicitĂ© et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien en règle.»
–Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut, les rendit, puis ordonna: «Fouillez-le.» On fouilla Randel; on ne trouva rien.
Le maire semblait perplexe. Il demanda Ă l’ouvrier:
–Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?
–Je cherchais de l’ouvrage.
–De l’ouvrage?… Sur la grand-route?
–Comment voulez-vous que j’en trouve si je me cache dans les bois?
Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine de bêtes appartenant à des races ennemies. Le magistrat reprit: «Je vais vous faire mettre en liberté, mais que je ne vous y reprenne pas!»
Le charpentier rĂ©pondit: «J’aime mieux que vous me gardiez. J’en ai assez de courir les chemins.»
Le maire prit un air sévère:
–Taisez-vous.
Puis il ordonna aux gendarmes:
–Vous conduirez cet homme Ă deux cents mètres du village, et vous le laisserez continuer son chemin.
L’ouvrier dit: «Faites-moi donner Ă manger, au moins.»
L’autre fut indignĂ©: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! ah! elle est forte celle-lĂ !»
Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim, vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les gros.»
Le maire s’Ă©tait levĂ©, et il rĂ©pĂ©ta: «Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher.»
Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et l’entraĂ®nèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur la route; et les hommes l’ayant conduit Ă deux cents mètres de la borne kilomĂ©trique, le brigadier dĂ©clara:
–VoilĂ , filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous aurez de mes nouvelles.
Et Randel se mit en route sans rien rĂ©pondre, et sans savoir oĂą il allait. Il marcha devant lui un quart d’heure ou vingt minutes, tellement abruti qu’il ne pensait plus Ă rien.
Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenĂŞtre Ă©tait entr’ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l’arrĂŞta net, devant ce logis.
Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
Il dit, tout haut, d’une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu’on m’en donne, cette fois.» Et il se mit Ă heurter la porte Ă grands coups de son bâton. Personne ne rĂ©pondit; il frappa plus fort, criant: «HĂ©! hĂ©! hĂ©! lĂ -dedans, les gens! hĂ©! ouvrez!»
Rien ne remua; alors, s’approchant de la fenĂŞtre, il la poussa avec sa main, et l’air enfermĂ© de la cuisine, l’air tiède plein de senteurs de bouillon chaud, de viande cuite et de choux s’Ă©chappa vers l’air froid du dehors.
D’un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts Ă©taient mis sur une table. Les propriĂ©taires, partis sans doute Ă la messe, avaient laissĂ© sur le feu leur dĂ®ner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux lĂ©gumes.
Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui semblaient pleines.
Randel d’abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que s’il eĂ»t Ă©tranglĂ© un homme, puis il se mit Ă le manger voracement, par grandes bouchĂ©es vite avalĂ©es. Mais l’odeur de la viande, presque aussitĂ´t, l’attira vers la cheminĂ©e, et, ayant Ă´tĂ© le couvercle du pot, il y plongea une fourchette et fit sortir un gros morceau de bĹ“uf, liĂ© d’une ficelle. Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu’Ă ce que son assiette fĂ»t pleine, et, l’ayant posĂ©e sur la table, il s’assit devant, coupa le bouilli en quatre parts et dĂ®na comme s’il eĂ»t Ă©tĂ© chez lui. Quand il eut dĂ©vorĂ© le morceau presque entier, plus une quantitĂ© de lĂ©gumes, il s’aperçut qu’il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posĂ©es sur la cheminĂ©e.
A peine vit-il le liquide en son verre qu’il reconnut de l’eau-de-vie. Tant pis, c’Ă©tait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait bon, après avoir eu si froid; et il but.
Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l’habitude; il s’en versa de nouveau un plein verre, qu’il avala en deux gorgĂ©es. Et, presque aussitĂ´t, il se sentit gai, rĂ©joui par l’alcool comme si un grand bonheur lui avait coulĂ© dans le ventre.
Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, le front surtout où le sang battait.
Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C’Ă©tait la messe qui finissait; et un instinct plutĂ´t qu’une peur, l’instinct de prudence qui guide et rend perspicaces tous les ĂŞtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui mit dans une poche le reste du pain, dans l’autre la bouteille d’eau-de-vie, et, Ă pas furtifs, gagna la fenĂŞtre et regarda la route.
Elle Ă©tait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu de suivre le grand chemin, il fuit Ă travers champs vers un bois qu’il apercevait.
Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu’il avait fait et tellement souple qu’il sautait les clĂ´tures des champs, Ă pieds joints, d’un seul bond.
Dès qu’il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche, et se remit Ă boire, par grandes lampĂ©es, tout en marchant. Alors ses idĂ©es se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes Ă©lastiques comme des ressorts.
Il chantait la vieille chanson populaire:
   Ah! qu’il fait donc bon
Qu’il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute, comme un enfant.
Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque pirouette, il se remettait à chanter:
   Ah! qu’il fait donc bon
Qu’il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Tout Ă coup, il se trouva au bord d’un chemin creux et il aperçut, dans le fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux mains deux seaux de lait, Ă©cartĂ©s d’elle par un cercle de barrique. Il la guettait, penchĂ©, les yeux allumĂ©s comme ceux d’un chien qui voit une caille. Elle le dĂ©couvrit, leva la tĂŞte, se mit Ă rire et lui cria:
–C’est-il vous qui chantiez comme ça?
Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de six pieds au moins.
Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m’avez fait peur!»
Mais il ne l’entendait pas, il Ă©tait ivre, il Ă©tait fou, soulevĂ© par une autre rage plus dĂ©vorante que la faim, enfiĂ©vrĂ© par l’alcool, par l’irrĂ©sistible furie d’un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et qui est gris, et qui est jeune, ardent, brĂ»lĂ© par tous les appĂ©tits que la nature a semĂ©s dans la chair vigoureuse des mâles.
La fille reculait devant lui, effrayĂ©e de son visage, de ses yeux, de sa bouche entr’ouverte, de ses mains tendues.
Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le chemin.
Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent Ă grand bruit en rĂ©pandant leur lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d’appeler dans ce dĂ©sert, et voyant bien Ă prĂ©sent qu’il n’en voulait pas Ă sa vie, elle cĂ©da, sans trop de peine, pas très fâchĂ©e, car il Ă©tait fort, le gars, mais par trop brutal vraiment.
Quand elle se fut relevĂ©e, l’idĂ©e de ses seaux rĂ©pandus l’emplit tout Ă coup de fureur, et, Ă´tant son sabot d’un pied, elle se jeta, Ă son tour, sur l’homme, pour lui casser la tĂŞte s’il ne payait pas son lait.
Mais lui, se mĂ©prenant Ă cette attaque violente, un peu dĂ©grisĂ©, Ă©perdu, Ă©pouvantĂ©[xv] de ce qu’il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses jarrets[xvi], tandis qu’elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes l’atteignirent dans le dos.
Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l’avait jamais Ă©tĂ©. Ses jambes devenaient molles Ă ne le plus porter; toutes ses idĂ©es Ă©taient brouillĂ©es, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus rĂ©flĂ©chir Ă rien.
Et il s’assit au pied d’un arbre.
Au bout de cinq minutes il dormait.
Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui lui tenaient et lui liaient les bras.
–Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard[xvii].
Randel se leva sans rĂ©pondre un mot. Les hommes le secouaient, prĂŞts Ă le rudoyer[xviii], s’il faisait un geste, car il Ă©tait leur proie Ă prĂ©sent, il Ă©tait devenu du gibier de prison[xix], capturĂ© par ces chasseurs de criminels qui ne le lâcheraient plus.
–En route! commanda le gendarme.
Ils partirent. Le soir venait, Ă©tendant sur la terre un crĂ©puscule d’automne, lourd et sinistre.
Au bout d’une demi-heure, ils atteignirent le village.
Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter des injures.
Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
Dès qu’il l’aperçut, il cria de loin:
–Ah! mon gaillard[xx]! nous y sommes.
Et il se frottait les mains, content comme il l’Ă©tait rarement.
Il reprit: «Je l’avais dit, je l’avais dit, rien qu’en le voyant sur la route.»
Puis, avec un redoublement de joie:
–Ah! gredin[xxi], ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!
[i] Vaillant – courageous
[ii] Congédier – laid off
[iii] Besognes – chores
[iv] Lia des fagots – tied up bundles
[v] Les jambes brisées – his legs were failing him
[vi] Meules de paille égrenées – stacks of straw
[vii] ExtĂ©nuĂ© – exhausted
[viii] DĂ©fouies – uncovered
[ix] Ronger une betterave crue – to gnaw a raw beetroot
[x] arrachée dans un sillon – found damaged in a furrow
[xi] Rebuffades – rebuffs
[xii] SĂ©dentaires – residents
[xiii] L’emplissaient – [they] were filling him
[xiv] Grondantes – growling
[xv] un peu dégrisé, éperdu, épouvanté – a bit sobered, bewildered and terrified
[xvi] la vitesse de ses jarrets – as fast as he could
[xvii] Goguenard – mockingly
[xviii] Rudoyer – bully
[xix] gibier de prison – gaol bird
[xx] Gaillard – fellow
[xxi] Gredin – rascal

