{"id":3066,"date":"2022-12-04T17:36:28","date_gmt":"2022-12-04T17:36:28","guid":{"rendered":"https:\/\/saint-christophers-hosting.com\/?p=3066"},"modified":"2025-11-08T19:18:16","modified_gmt":"2025-11-08T19:18:16","slug":"bruges-la-morte-i","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/saint-christophers-hosting.com\/index.php\/2022\/12\/04\/bruges-la-morte-i\/","title":{"rendered":"Bruges &#8211; La &#8211; Morte &#8211; I"},"content":{"rendered":"<a href=\"#\" rel=\"tooltip\" data-placement=\"top\" title=\"\"><\/a>\n<p>Bruges<\/p>\n<p>Le jour d\u00e9clinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse, mettant des \u00e9crans de cr\u00eape aux vitres.<\/p>\n<p>Hugues Viane se disposa \u00e0 sortir, comme il en avait l&#8217;habitude quotidienne \u00e0 la fin des apr\u00e8s-midis. Inoccup\u00e9, solitaire, il passait toute la journ\u00e9e dans sa chambre, une vaste pi\u00e8ce au premier \u00e9tage, dont les fen\u00eatres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s&#8217;alignait sa maison, mir\u00e9e dans l&#8217;eau.<\/p>\n<p>Il lisait un peu : des revues, de vieux livres ; fumait beaucoup ; r\u00eavassait \u00e0 la crois\u00e9e ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 cinq ans qu&#8217;il vivait ainsi, depuis qu&#8217;il \u00e9tait venu se fixer \u00e0 Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans d\u00e9j\u00e0 ! Et il se r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 lui-m\u00eame : \u00ab Veuf ! \u00catre veuf ! Je suis le veuf ! \u00bb Mot irr\u00e9m\u00e9diable et bref ! D&#8217;une seule syllabe, sans \u00e9cho. Mot impair et qui d\u00e9signe bien l&#8217;\u00eatre d\u00e9pareill\u00e9.<\/p>\n<p>Pour lui, la s\u00e9paration avait \u00e9t\u00e9 terrible : il avait connu l&#8217;amour dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant l&#8217;idylle. Non seulement le d\u00e9lice paisible d&#8217;une vie conjugale exemplaire, mais la passion intacte, la fi\u00e8vre continu\u00e9e, le baiser \u00e0 peine assagi, l&#8217;accord des \u00e2mes, distantes et jointes pourtant, comme les quais parall\u00e8les d&#8217;un canal qui m\u00eale leurs deux reflets.<\/p>\n<p>Dix ann\u00e9es de ce bonheur, \u00e0 peine senties, tant elles avaient pass\u00e9 vite !<\/p>\n<p>Puis, la jeune femme \u00e9tait morte, au seuil de la trentaine, seulement alit\u00e9e quelques semaines, vite \u00e9tendue sur ce lit du dernier jour, o\u00f9 il la revoyait \u00e0 jamais : fan\u00e9e et blanche comme la cire l&#8217;\u00e9clairant, celle qu&#8217;il avait ador\u00e9e si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilat\u00e9e et noire dans de la nacre, dont l&#8217;obscurit\u00e9 contrastait avec ses cheveux, d&#8217;un jaune d&#8217;ambre, des cheveux qui, d\u00e9ploy\u00e9s, lui couvraient tout le dos, longs et ondul\u00e9s. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes.<\/p>\n<p>Sur le cadavre gisant, Hugues avait coup\u00e9 cette gerbe, tress\u00e9e en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N&#8217;est-ce pas comme une piti\u00e9 de la mort ? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les l\u00e8vres, tout se brouille et s&#8217;effondre. Les cheveux ne se d\u00e9colorent m\u00eame pas. C&#8217;est en eux seuls qu&#8217;on se survit ! Et maintenant, depuis les cinq ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, la tresse conserv\u00e9e de la morte n&#8217;avait gu\u00e8re p\u00e2li, malgr\u00e9 le sel de tant de larmes.<\/p>\n<p>Le veuf, ce jour-l\u00e0, rev\u00e9cut plus douloureusement tout son pass\u00e9, \u00e0 cause de ces temps gris de novembre o\u00f9 les cloches, dirait-on, s\u00e8ment dans l&#8217;air des poussi\u00e8res de sons, la cendre morte des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Il se d\u00e9cida pourtant \u00e0 sortir, non pour chercher au dehors quelque distraction oblig\u00e9e ou quelque rem\u00e8de \u00e0 son mal. Il n&#8217;en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies \u00e0 son deuil dans de solitaires canaux et d&#8217;eccl\u00e9siastiques quartiers.<\/p>\n<p>En descendant au rez-de-chauss\u00e9e de sa demeure, il aper\u00e7ut, toutes ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d&#8217;ordinaire closes.<\/p>\n<p>Il appela dans le silence sa vieille servante : \u00ab Barbe ! &#8230; Barbe ! &#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t la femme apparut dans l&#8217;embrasure de la premi\u00e8re porte, et devinant pourquoi son ma\u00eetre l&#8217;avait h\u00e9l\u00e9e :<\/p>\n<p>&#8212; Monsieur, f\u00eet-elle, j&#8217;ai d\u00fb m&#8217;occuper des salons aujourd&#8217;hui, parce que demain c&#8217;est f\u00eate.<\/p>\n<p>&#8212; Quelle f\u00eate ? demanda Hugues, l&#8217;air contrari\u00e9.<\/p>\n<p>&#8212; Comment ! monsieur ne sait pas? Mais la f\u00eate de la Pr\u00e9sentation de la Vierge. Il faut que j&#8217;aille \u00e0 la messe et au salut du B\u00e9guinage. C&#8217;est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux pas travailler demain, j&#8217;ai rang\u00e9 les salons aujourd&#8217;hui. \u00bb<\/p>\n<p>Hugues Viane ne cacha pas son m\u00e9contentement. Elle savait bien qu&#8217;il voulait assister \u00e0 ce travail-l\u00e0. Il y avait, dans ces deux pi\u00e8ces, trop de tr\u00e9sors, trop de souvenirs d&#8217;Elle et de l&#8217;autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il d\u00e9sirait pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contr\u00f4ler sa prudence, \u00e9pier son respect. Il voulait manier lui-m\u00eame, quand il les fallait d\u00e9ranger pour l&#8217;enl\u00e8vement des poussi\u00e8res, tel bibelot pr\u00e9cieux, tels objets de la morte, un coussin, un \u00e9cran qu&#8217;elle avait fait elle-m\u00eame. Il semblait que ses doigts fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans, fauteuils o\u00f9 elle s&#8217;\u00e9tait assise, et qui conservaient pour ainsi dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis \u00e9ternis\u00e9s qu&#8217;elle leur avait donn\u00e9s. Et dans les miroirs, il semblait qu&#8217;avec prudence il fall\u00fbt en fr\u00f4ler d&#8217;\u00e9ponges et de linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des portraits \u00e0 ses diff\u00e9rents \u00e2ges, \u00e9parpill\u00e9s un peu partout, sur la chemin\u00e9e, les gu\u00e9ridons, les murs; et puis surtout&#8211;un accident \u00e0 cela lui aurait bris\u00e9 toute l&#8217;\u00e2me&#8211;le tr\u00e9sor conserv\u00e9 de cette chevelure int\u00e9grale qu&#8217;il n&#8217;avait point voulu enfermer dans quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur&#8211;c&#8217;aurait \u00e9t\u00e9 comme mettre la chevelure dans un tombeau!&#8211;aimant mieux, puisqu&#8217;elle \u00e9tait toujours vivante, elle, et d&#8217;un or sans \u00e2ge, la laisser \u00e9tal\u00e9e et visible comme la portion d&#8217;immortalit\u00e9 de son amour!<\/p>\n<p>Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le m\u00eame, cette chevelure qui \u00e9tait encore Elle, il l&#8217;avait pos\u00e9e l\u00e0 sur le piano d\u00e9sormais muet, simplement gisante&#8211;tresse interrompue, cha\u00eene bris\u00e9e, c\u00e2ble sauv\u00e9 du naufrage ! Et, pour l&#8217;abriter des contaminations, de l&#8217;air humide qui l&#8217;aurait pu d\u00e9teindre ou en oxyder le m\u00e9tal, il avait eu cette id\u00e9e, na\u00efve si elle n&#8217;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 attendrissante, de la mettre sous verre, \u00e9crin transparent, bo\u00eete de cristal o\u00f9 reposait la tresse nue qu&#8217;il allait chaque jour honorer. Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour, il apparaissait que cette chevelure \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 leur existence et qu&#8217;elle \u00e9tait l&#8217;\u00e2me de la maison.<\/p>\n<p>Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrogn\u00e9e, mais d\u00e9vou\u00e9e et soigneuse, savait de quelles pr\u00e9cautions il fallait entourer ces objets et n&#8217;en approchait qu&#8217;en tremblant. Peu communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son bonnet de tulle blanc, d&#8217;une s\u0153ur touri\u00e8re. D&#8217;ailleurs, elle allait souvent au B\u00e9guinage voir son unique parente, la s\u0153ur Rosalie, qui \u00e9tait b\u00e9guine.<\/p>\n<p>De ces fr\u00e9quentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gard\u00e9 le silence, le glissement qu&#8217;ont les pas habitu\u00e9s aux dalles d&#8217;\u00e9glise. Et c&#8217;est pour cela, parce qu&#8217;elle ne mettait pas de bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s&#8217;en \u00e9tait si bien accommod\u00e9 depuis son arriv\u00e9e \u00e0 Bruges. Il n&#8217;avait pas eu d&#8217;autre servante et celle-ci lui \u00e9tait devenue n\u00e9cessaire, malgr\u00e9 sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de d\u00e9vote, sa volont\u00e9 d&#8217;agir \u00e0 sa guise, comme aujourd&#8217;hui encore o\u00f9, \u00e0 cause d&#8217;une f\u00eate anodine le lendemain, elle avait boulevers\u00e9 les salons \u00e0 son insu et en d\u00e9pit de ses ordres formels.<\/p>\n<p>Hugues attendit pour sortir qu&#8217;elle e\u00fbt rang\u00e9 les meubles, s&#8217;assura que tout ce qui lui \u00e9tait cher f\u00fbt intact et remis en place. Puis tranquillis\u00e9, les persiennes et les portes closes, il se d\u00e9cida \u00e0 son ordinaire promenade du cr\u00e9puscule, bien qu&#8217;il ne cess\u00e2t pas de pluviner, bruine fr\u00e9quente des fins d&#8217;automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l&#8217;eau, faufile l&#8217;air, h\u00e9risse d&#8217;aiguilles les canaux planes, capture et transit l&#8217;\u00e2me comme un oiseau dans un filet mouill\u00e9, aux mailles interminables !<\/p>\n<p>English movie on You Tube:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=stE-rfPRrnI\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=stE-rfPRrnI<\/a><\/p>\n<p>Dutch movie on You Tube:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=X-JYo5ImQeQ\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=X-JYo5ImQeQ<\/a><\/p>\n<p>Plain Text in French:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/cache\/epub\/14911\/pg14911.txt\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.gutenberg.org\/cache\/epub\/14911\/pg14911.txt<\/a><\/p>\n<p>Pdf scan of original:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/edisciplinas.usp.br\/pluginfile.php\/2545047\/mod_resource\/content\/1\/bruges.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/edisciplinas.usp.br\/pluginfile.php\/2545047\/mod_resource\/content\/1\/bruges.pdf<\/a><\/p>\n<p>WikiPedia pages:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Bruges-la-Morte\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Bruges-la-Morte<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bruges-la-Morte\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bruges-la-Morte<\/a><\/p>\n<p>Download audio in French:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/librivox.org\/bruges-la-morte-by-georges-rodenbach-0908\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/librivox.org\/bruges-la-morte-by-georges-rodenbach-0908\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bruges Le jour d\u00e9clinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse, mettant des \u00e9crans de cr\u00eape aux vitres. 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