Mon Strad et moi

[00:02] – François-Xavier
Mon Strad et moi, François-Xavier Szymczak.

[00:08] – François-Xavier
Sept. Ils sont sept instrumentistes français que j’ai eu le plaisir de rencontrer pour qu’ils nous parlent de leur Stradivarius. Aucun d’entre eux n’en est propriétaire. Ce sont des instruments prêtés qui accompagnent leur vie d’artiste, comme le violoniste Nicolas Dautricourt jouant sur un Stradivarius qui a de très beaux aigus, mais aussi de fort jolis Grave. En effet, cet instrument porte le nom d’un Grand Cru classé de Grave, le Château Pape Clément, car c’est Bernard Magrez, l’homme aux 40 châteaux comme on le surnomme, qui prête à Nicolas Dautricourt pour ce Stradivarius depuis dix ans. Un violon qu’on a longtemps appelé le Château fond rouge du Saint-Emilion et qui est désormais baptisé le Stradivarius Château Pape Clément. Nicolas Dautricourt.

[00:54] – Nicolas
Évidemment, il y a la valeur symbolique. Il y a toute la fantasmagorie qui se déploie autour de ces instruments mythiques. Bon, en ce qui me concerne, j’avoue, c’est peut-être pas très, très bon client que de dire ça, mais j’ai toujours été très heureux de ce que j’avais. Parce que, et puis je m’en suis toujours satisfait. J’ai toujours été plus attaché aux gestes de la personne qui me prêtait l’instrument que j’étais en train de jouer plutôt que de pleurer de ne pas avoir joué à ces instruments peut être plus réputés, plus, plus mythique. Voilà, j’étais très heureux de ce que j’avais. Je savais que Strad, voilà, ça existait, je savais que ça sonnait très bien. Bon, j’ai toujours pensé aussi et je continue de le penser, que c’est quand même l’instrumentiste qui fait la pâte et qui fait 80 % du travail. Mais la mission, elle est remplie par l’interprète. Et bon ben voilà, c’est magnifique d’avoir un bel outil qui est souvent un bijou d’art et de talent entre les mains.

[01:52] – Nicolas
Mais voilà, j’ai pas attendu ce moment où je jouerai un Stradivarius. Je n’ai pas attendu chaque jour de ma vie, j’étais surtout très heureux d’avoir ce que j’avais. Je trouvais que j’avais déjà beaucoup de chance. Voilà. En fait, moi j’ai pour habitude de dire que parfois, résoudre des questions, c’est tout simplement ne pas se les poser où on n’a pas l’idée de se les poser. Voilà. Et bien pour l’instrument, c’est un peu pareil. Tout au long de ma vie, la question se posait sur les instruments que je jouais de savoir s’ils avaient du timbre, s’ils avaient de la puissance. Ils avaient l’un plus que l’autre, l’un et l’autre. Dans certaines circonstances, ça marchait, et puis dans d’autres un peu moins bien. Ils étaient sujets à l’hygrométrie, subissaient la chaleur, ils subissaient ceci et cela, ils se décollaient et tout ça. Voilà. Il y avait beaucoup de questions qui, selon les circonstances, affleurait et qui me mettaient parfois, en tant qu’interprète, dans une situation un peu inconfortable parce que je me disais tiens, ça ne sonne pas, ou alors c’est pas assez soyeux, c’est trop puissant ou ça l’est pas assez.

[02:50] – Nicolas
Bon bref, tout ça pour dire que le Stradivarius a répondu à toutes les questions, par le fait que justement il ne les a pas occasionnées. C’est à dire que depuis que je le joue, il n’a jamais été question de savoir si c’était pas assez beau ou pas assez timbré ou pas assez coloré, pas assez intime quand la matière le requérait, pas assez puissant quand il y avait besoin que ce soit puissant. Depuis dix ans plus ou moins que je joue cet instrument, et bien ces questions-là ne se sont jamais posées. Donc cet instrument, en termes simples, il a absolument toutes les qualités, c’est-à-dire qu’il s’adapte entre guillemets à la musique que je joue quand il y a besoin que ce soit piano mais timbré, intime, parfois un peu effleuré, il répond quand il faut jouer devant un orchestre et donc déployer une certaine puissance, quel que soit le registre, il est là aussi et parfaitement équilibré. Il n’est même pas capricieux. Enfin je sais pas. J’ai l’impression vraiment d’avoir comme compagnon de route quelqu’un qui est extrêmement conciliant, d’une grande bienveillance, jamais capricieux et qui m’accompagne toujours dans les meilleures dispositions.

[03:59] – Nicolas
Et ça, quand on voyage comme j’ai la chance de le faire et que l’on joue des choses parfois difficiles comme j’ai la malchance de le faire. Non, je plaisante bien, c’est très précieux d’avoir un instrument sur lequel, non content d’être magnifique, sur lequel on peut véritablement compter.

[05:15] – Nicolas
C’est vrai que quand on y réfléchit, on se dit que c’est que si on devait se balader dans le métro ou dans la rue avec un Rembrandt sous le bras, on serait tétanisé et on y penserait chaque seconde. Là, j’ai presque envie de dire qu’on réussit à l’oublier. C’est à dire qu’on sait qu’évidemment il y a des choses, mais c’est presque ancré dans notre pratique quotidienne, c’est à dire des choses à éviter. Il y a des choses évidentes que l’on va pas faire quand on l’a, on le garde avec soi, on le laisse jamais, que c’est dans une voiture ou à un endroit où on n’est pas. Enfin voilà, moi je m’emploie à tous les gestes du quotidien qui tendent à le protéger et à le maintenir dans les meilleures conditions possibles. Il faut apprendre à accepter que l’on est, soi-même, beaucoup, beaucoup, beaucoup moins célèbre, beaucoup, beaucoup, beaucoup moins renommé et, et j’allais presque dire beaucoup, beaucoup moins talentueux que l’instrument que l’on joue. Et ça, c’est toujours rigolo. Parce que moi, quand je sors d’un concert, les personnes qui viennent me saluer, elles me disent bravo et puis en fait elles me disent bravo à moi, mais elles regardent l’instrument que j’ai dans les mains.

[06:21] – Nicolas
Et c’est marrant parce que voilà, on se dit bah c’est chouette. En fait, je suis fier d’être le dépositaire de ce talent, de ce génie qui a été celui de Stradivarius et si je peux en être le transmetteur, et si cela peut générer une joyeuse fête autour du violon dont je suis acteur, dont Stradivarius est aussi acteur, et bien ma foi, c’est pour le bonheur de tout le monde. Donc voilà, en 2014, 2015 je crois, j’avais joué à Tahiti et puis j’avais prévenu donc que j’allais venir avec ce bel instrument parce que moi, où que j’aille, j’aime bien le prendre parce que je trouve qu’il y a un moment ça participe de son identification. Donc si vous voulez, si selon les endroits où je vais, si je décide de le prendre quand je vais dans un pays ou dans un sur un territoire où on a un peu moins l’habitude. Bon voilà, je me dis je vais prendre mon petit Allemand, les gens ils vont être triste et ils risquent de mal le prendre, de se dire quand monsieur va en Allemagne, il prend son Stradivarius, puis quand il vient chez nous il le prend pas.

[07:15] – Nicolas
Donc moi j’ai décidé de le prendre partout. Mais j’avais prévenu à Tahiti, j’avais dit bon, comme c’est une petite île et tout, on reste un peu discret quand même. Voilà. Et puis les hôtels, même si ce sont des très beaux hôtels, disons que voilà, c’est moins sécurisé qu’à Washington. Et donc j’avais dit on reste un peu discrets. Et là, quand je sors de l’avion, je vois la Dépêche de Tahiti et en première page couverture un Stradivarius à Tahiti. BIM, comme ça, en gros titre avec l’annonce des concerts. Donc c’est en plus très facile de deviner où on séjournait. Et donc je m’étais arrangé à l’hôtel pour changer de nom en fait, de changer de nom d’invité. Voilà, je remercie le Sofitel de Papeete qui avait accepté de m’héberger sous un faux nom. Voilà, au cas où, on sait jamais, pour pas qu’il disparaisse sur un bateau vers l’Asie du Sud Est je ne sais où, je ne sais quelle contrée lointaine donc. Donc voilà. Mais, mais, mais on vit le plus simplement possible.

[08:05] – Nicolas
Il y a une alarme chez moi, je fais attention à où je vais et voilà, Rien de plus que ça.

[14:18] – François-Xavier
C’était Nicolas Dautricourt et son Stradivarius Château Pape Clément qu’on entendait dans cet extrait de la sonate de César Franck avec le pianiste Makoto Ueno.

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