Le chant des vivants

The trailer for the movie

Interview with Cecile Allegra in French

[00:00] – Animatrice
Cet invité aujourd’hui, c’est vous, Cécile Allegra. Bonjour. Bienvenue sur ce plateau. Vous êtes franco-italienne, vous êtes réalisatrice et votre dernier film, Le Chant des vivants, sort aujourd’hui au cinéma, ici en France. Un film sombre et extraordinairement lumineux. On va regarder quelques images et on en reparle juste après.

[01:01] – Animatrice
Ces jeunes que l’on vient de voir, Cécile Allegra s’appelle Anas, David, Sofia, Cherif, ils viennent de Guinée, du Soudan, de Somalie, d’Éritrée, tous sont connus. L’exil et les camps de détention en Libye en vaillent revenir et ils sont donc accueillis pendant plusieurs semaines, tout au long d’une année dans le Sud-Ouest de la France, à Conques, donc dans l’Aveyron, un tout petit village, accueillis par des bénévoles et des religieux qui vont tenter de les réparer. Comment est-ce qu’on répare ?

[01:29] – Cecile Allegra
Écoutez, par le lien, déjà, par le lien humain. Ça, c’est le principe vital. Personne ne peut survivre sans lien, sans contact et c’est quelque chose dont ils sont privés assez fortement quand ils sont dans leurs foyers, dans les grandes villes de France. Ça, c’est la première chose. Et puis, ensuite, par un parcours d’art thérapie qui est un peu un accélérateur de réparation qui ne se substitue pas à un parcours psychiatrique, entendons-nous bien, mais qui est quelque chose où, si vous voulez, on a un cadre, on vit ensemble, on prend des repas ensemble, tout ça pendant une semaine, on se soumet à de l’art thérapie que vous voyez là et c’est très physique. Ce ne sont pas des vacances. C’est vraiment quelque chose qui est entrepris pour pouvoir essayer de digérer les immenses tortures qu’ils ont subies.

[02:17] – Animatrice
L’art thérapie, et on le voit notamment dans cet exercice, c’est notamment réapprendre à être avec son corps, à faire la paix avec son corps.

[02:25] – Cecile Allegra
À faire la paix avec son corps, à rétablir le lien corps-psyché, puisque quand vous êtes torturé, vous savez que la première chose que vous faites, c’est que vous vous dissociez. Une partie de votre cerveau accepte l’idée de la mort et l’autre partie est désespérément occupée à survivre. Quand vous vous retrouvez, quand vous avez survécu, quand vous vous retrouvez en France, celle qui a accepté l’idée de la mort elle est quand même toujours là et elle risque de reprendre le dessus et de vous pousser à faire des tentatives de suicide, par exemple. Nous, ce qu’on essaye de faire à Limbo, c’est de remettre de la vie dans des moments où la pulsion de mort peut ressurgir.

[02:59] – Animatrice
Limbo, c’est le nom de l’association que vous avez créée. On va en reparler dans un instant, pour revenir à ces séjours thérapeutiques, si on peut appeler ça comme ça, à Conque, ça fait plusieurs années que vous les organisez, mais pour ce film-ci, vous avez embarqué avec vous un musicien génial qu’on vient de voir à l’image qui s’appelle Matthias Du Plessis et qui met des mélodies sur les mots que vous aidez à trouver. C’est merveilleux pour parler d’exil notamment, et ça donne ça.

[03:29] – Bailo
La Libye, c’est un pays compliqué. Attends, je traduis. C’était l’horaire en vérité. La Libye, la vie était difficile. Attends, je traduis. Personne ne revient en vérité. En vérité, tu veux que je te dise, c’est mon sang fait pour ne pas te choquer.

[04:06] – Animatrice
Il s’appelle Bailo, il a 20 ans, il est de Guinée et donc il parle… C’est l’un de leurs points communs. Ils sont quasiment tous passés par les champs de… par les camps de détention en Libye, le mot de torture, le mot qui revient le plus souvent pour parler de la Libye, c’est l’enfer.

[04:20] – Cecile Allegra
Oui, justement, et je pense que c’est important, je me suis permise de vous reprendre parce qu’on n’utilise pas les bons mots. Ce ne sont pas des migrants. Migrant, c’était mon arrière-arrière-aïeul qui partait de Palerme et qui est arrivé à Ellis Island et le maximum qu’il a eu, c’est le typhus. Ce n’est pas quelqu’un qui a été torturé pendant un an et demi, qui a perdu tous ses proches, qui a été violé. Ça caractérise un survivant, pas un migrant. Et de la même façon, les camps de rétention. Ce ne sont pas des camps de rétention, ce sont des camps de torture et de concentration. Donc c’est important qu’on arrive à mettre les bons mots et eux, ils essayent de le faire dans ce film désespérément et en même temps joyeusement, parce qu’ils transforment, si vous voulez, une histoire qui est douloureuse, qui est une histoire à la fois de souffrance, mais aussi de honte, qui a une difficulté à être dite, en un hymne qui va pouvoir être chanté vraiment à plein poumons et avec une grande joie et qui va pouvoir être dansé et partagé avec les autres. Ça, c’est vraiment la vertu réparatrice de la musique.

[05:20] – Cecile Allegra
Excusez-moi, je crois que je n’ai pas répondu à votre question.

[05:21] – Animatrice
Non, pas de problème. Ce que dit aussi cette chanson, d’ailleurs, ce sont des mots qu’on n’a pas envie d’entendre. Si ce film existe, vous l’avez évoqué tout à l’heure, c’est qu’il y a cette association, l’idée de Limbo, dont l’objet est d’aider ces exilés et non pas ces migrants à revenir à la vie après avoir vécu l’enfer. Si Limbo existe, c’est parce que vous, Cécile Allegra, vous avez tourné un film qui s’appelle Voyage en barbarie. C’était il y a une dizaine d’années. Est-ce que vous pouvez nous raconter pour rembobiner l’histoire et savoir comment vous en êtes arrivée là ?

[05:46] – Cecile Allegra
Avec ma coréalisatrice, on avait commencé à travailler sur la question des camps de torture qui se trouvaient dans le Sinaï et dont on nous disait, mais à l’époque, on n’avait pas beaucoup d’éléments de preuve qu’ils étaient terribles, que les gens ont été détenus pendant un an, un an et demi. On s’est rendu sur place et on a rencontré des survivants, ce qui à l’époque était extrêmement difficile puisque personne ne parlait. Personne ne parlait. C’était l’omerta totale, donc ça a été très long, très compliqué. On est allés deux fois dans le Sinaï, qui est une zone où on ne peut pas se rendre, donc on y est allés clandestinement. Et on en est ressortis avec un document qui est finalement, même aujourd’hui, un des seuls documents qui existent, qui témoignent de l’existence des camps de détention, de torture, pour nous, et de ce que vivent les survivants, de ces espèces de limbes terribles au moment où ils sortent de l’incapacité à communiquer à l’extérieur ce qu’ils ont réellement vécu, de nommer ce par quoi ils sont passés. Et donc voilà, ça faisait dix ans que je m’interrogeais sur comment faire en sorte que ces jeunes soient entendus, que cette histoire puisse s’inscrire.

[06:52] – Cecile Allegra
D’ailleurs, j’espère qu’un jour, ce ne sera plus moi qui serait devant vous pour vous parler, mais quelqu’un qui est un survivant de ces camps.

[06:58] – Animatrice
Ce film dont on parle, Voyage en barbarie, vous a valu le prix Albert Londres et il vous a fait comprendre aussi que si la route de la migration est un enfer, l’arrivée en est une aussi, en est un aussi. Il y a cette phrase qui résonne dans une chanson. Pourquoi partir de chez soi si tu ne vas nulle part ? Ce dont parle ce film aussi, c’est de ce que ça veut dire de poursuivre sa vie quand on arrive quelque part où on est loin d’être attendu.

[07:21] – Cecile Allegra
Tout à fait. C’est étonnant de dire quand on ne va nulle part, mais il faut savoir qu’il y a des idées reçues terribles sur la route. On pense que les jeunes, quand ils partent, savent vers où ils vont, savent qu’ils vont aller en Libye, ce qui est vraiment très loin d’être le cas. Ce qui se passe, c’est que juste, ils passent la frontière et à partir de ce moment- là, ils sont comme aspirés dans un système de déportation qui va finir par les amener en Libye, mais tout du long, ils se racontent encore qu’ils peuvent revenir en arrière. Quand Hegbal, qui est une jeune femme qui vient des Montnubas, au Soudan, dit… C’est étonnant, dans le film, je lui dis, « C’était comment le désert ? Elle me dit « C’était comme un long tunnel noir. Vous voyez, c’est vraiment l’antiphrase la plus totale. Le désert n’est pas un long tunnel noir, a priori, et pourtant, elle, c’est comme ça qu’elle s’en souvient, puisqu’elle ne voyait pas l’horizon. Elle ne savait pas où elle allait. Et voilà. Et donc la musique qui a été employée pour chaque chanson est en accord avec les styles musicaux de chacun et donc est aussi en accord, disons, avec l’air du temps.

[08:27] – Cecile Allegra
Et il faut rappeler que ces jeunes ont l’âge pour certains de nos enfants, ça dépend à quel âge vous arrivez, entre 18 et 25 ans. Pour eux, s’exprimer en musique, c’est tout à fait de leur génération.

[08:39] – Animatrice
Oui, puis elle crée un lien aussi avec cette vie d’avant. C’est comme un refuge. Pour eux, je disais en introduction qu’il s’agissait d’un film sombre et extraordinairement lumineux, ce qui peut paraître contradictoire. Sombre, on vient de le dire, parce que le parcours de ces jeunes, bien sûr, l’est, parce que ce que l’homme peut faire à l’homme. Mais il est aussi question, bien sûr, de de lumière dans ce film, de ce que l’homme peut faire à l’homme de l’autre côté, du côté de la lumière. Et ça fait écho aux bâtiments absolument magnifiques qui se trouvent à Conque.

[09:07] – Animatrice
Les vitraux de l’abbaye de Conques ont été réalisés par Pierre Soulages, qui est disparu récemment, et dont précisément l’objet de l’œuvre était de faire naître de la lumière dans l’infini noir.

[09:17] – Cecile Allegra
Exactement. Oui, en fait, que vous croyez ou pas, parce que moi, je suis mécréante, tout à fait, je suis absolument athée. Peu importe, c’est un lieu qui est chargé d’une mémoire historique, si vous voulez. Et ça, nos groupes à Limbo sont multiconfessionnels, donc ce n’est pas du tout une association chrétienne. Mais tous les jeunes ressentent la force de ce lieu qui est une force réparatrice en réalité, puisque c’est un lieu de pèlerinage, on vient pour réfléchir, pour essayer soi-même de se reconstruire, quelle que soit l’étape où on en est de sa vie. Mais c’est vrai que c’est aussi un lieu où s’est déployé une histoire extraordinaire de solidarité, puisque ce n’est pas uniquement les religieux, c’est tout le village. Et tout le village a aussi créé une SCI, retapé une maison dans le fond de la vallée et accueilli une famille réfugiée de Kassala, au Soudan. C’est une histoire qui ne s’arrête pas, si vous voulez. C’est quand même un bel exemple d’accueil, de solidarité, d’humanité.

[10:20] – Animatrice
Il a de redonner la foi à la maigre honte que vous êtes, ce projet ?

[10:24] – Cecile Allegra
La foi en l’humanité, oui. Je pense qu’au bout de 17 ans, on peut en douter de zones de conflit. Là, l’idée, c’était vraiment de faire un film de cinéma qui puisse aller très loin, porter ce message de fraternité, d’humanité et de partage en chanson, parce que la chanson est quelque chose d’extraordinaire. C’est des chants qui vont rester, qui vous font danser, qui vous font pleurer, qui vous restent.

[10:46] – Animatrice
Moi, je confirme. On va se quitter avec la dernière chanson du film, si vous nous permettez d’en dévoiler quelques instants. Je défie quiconque qui sortira de la salle de projection de ce film Le chant des vivants, de ne pas être bouleversée en l’écoutant. Je le suis d’ailleurs, elle s’appelle Vivant. Je ne sais pas pourquoi je suis venue comme ça. Merci beaucoup, Cécile Allegra, d’être venue ce matin nous parler de ce film, Le chant des vivants, qui sort aujourd’hui au cinéma. À très bientôt.

[11:11] – La groupe
On est ces corps de cicatrices, on est ces âmes qui vivent. On est des vivants. On est des enfants de la terre. On est vos enfants, vos frères. On est des vivants. Vivants, vivants, vivants. Vivants, vivants, vivants.

Transcription of interview in French

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Interview with Cecile Allegra in English

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