Un Monde Uncertain 2023

[00:09] – Emilie
Chers amis du Dessous des cartes, voici une leçon de géopolitique, un grand entretien pour approfondir notre compréhension de l’actualité internationale. Aujourd’hui, de quoi le monde de 2023 sera-t-il le nom ? On voit cela avec vous, Thomas Gomart, bienvenue.

[00:22] – Thomas
Bonjour Emilie Aubry.

[00:24] – Emilie
Vous dirigez l’IFRI, l’Institut français des relations internationales, et vous publiez ces jours-ci chez Tallandier les ambitions inavouées, ce que préparent les grandes puissances. On va commencer bien sûr par la Russie de Vladimir Poutine qui, en 2022, en violant les frontières de l’Ukraine, a ramené la guerre sur le continent européen, fin de 2022 on semblait acter le fait que le rapport de force sur le terrain militaire n’était plus favorable aux Russes. Est-ce que 2023 pourrait confirmer ou infirmer cette tendance ?

[00:54] – Thomas
Vous savez, 2023, ce sera pour les Ukrainiens la neuvième année de la guerre, en réalité. Les choses n’ont pas commencé en février 2022, mais en février 2014, avec l’annexion de la Crimée et la première déstabilisation du Donbass. Donc c’est une manière de dire qu’on est déjà dans une guerre longue et qui, à mon sens, va se poursuivre avec un fort niveau d’attrition en 2023 si on essaie de prévoir ce qui pourrait se passer. L’Ukraine veut évidemment retrouver l’entière souveraineté de son territoire, Crimée incluse. Et quant à la Russie, ses objectifs demeurent très peu clairs puisqu’il s’agit de continuer à dénazification le régime, ce qui est très difficile à traduire en termes militaires, mais surtout peut être d’essayer de faire avaliser accepter par la partie ukrainienne, ce qui évidemment pas la direction prise. L’annexion des quatre territoires qui remonte à septembre 2022, en plus de celle de la Crimée qui remonte à 2014.

[01:58] – Emilie
Mais est ce qu’il y a un rapport de force au fond qui s’est structuré sur le terrain militaire ? Est-ce que l’on peut dire que d’une façon définitive, les Ukrainiens, aidés par leurs alliés occidentaux, ont pris le dessus sur la deuxième armée du monde ?

[02:12] – Thomas
Enfin, une chose est certaine, c’est que c’est un échec militaire pour la Russie. Parce que là où Vladimir Poutine avait conceptualisé une opération militaire spéciale pour reprendre le terme consacré, il n’est pas parvenu à ses fins. Il n’y a pas eu de changement de régime comme c’était souhaité par Moscou. Ce qui est certain, c’est qu’il y a à la fois le soutien occidental qui est très important pour les Ukrainiens dans leur manière de combattre. Mais il ne faut pas et je pense que c’est quelque chose qui se verra en 2023, sous-estimer la volonté propre des Ukrainiens qui continueront à mes yeux à se battre, même si le soutien occidental devait faiblir.

[02:52] – Emilie
Est-ce que de toute façon, pour vous, à moyen ou long terme, c’est la fin annoncée du pouvoir poutinien ? Pas forcément pour 2023, mais pour les années à venir.

[03:02] – Thomas
On a un régime russe, indépendamment de la personnalité de Vladimir Poutine qui est en train de rentrer dans une phase de luttes intestines. Ça s’observe à la fois par la création de milices. Je pense évidemment à Prigogine, qui apparaît au fond avec le groupe Wagner, comme un acteur à part entière, en concurrence avec les forces armées fédérales. Et également, ça s’observe dans une recomposition des actifs puisqu’un certain nombre d’oligarques toujours très liés au pouvoir central sont enfin en train de se faire la guerre, en quelque sorte.

[03:35] – Emilie
Thomas Gomart, autre temps, fort bien sûr, de l’année 2022, l’actualité iranienne depuis l’arrestation et la mort de la jeune Kurde Macha Amina pour avoir mal porté son voile. Vous vous parlez d’un énième mouvement de révolte comme la République islamique d’Iran en a déjà connu, ou bel et bien une révolution inédite, singulière, qui va forcément modifier la structure du pouvoir en Iran.

[03:59] – Thomas
A si vous voulez. Pour moi, ce qui singularise les événements en Iran, c’est le fait que ce sont les corps des femmes qui sont en train de faire bouger le corps social. Et ça, c’est quelque chose de très nouveau, à la fois par le fait que ça vient de femmes jeunes et de tout, et ensuite de toutes les générations, et que ça s’est étendu à toutes les composantes de la société et également sur l’ensemble du territoire. Donc en ce sens, on a un phénomène d’une nature différente de ceux qu’on avait pu observer auparavant. Maintenant, là aussi, il y a d’ailleurs un certain nombre de parallèles à faire avec la Russie. Là aussi, on observe la force dans l’appareil répressif. Ce qui est intéressant quand on fait le parallèle entre l’Iran et la Russie pour 2023, c’est de voir une convergence, une proximité idéologique d’une certaine manière très forte entre les deux appareils d’Etat et en revanche des sociétés civiles qui évoluent différemment. Une société civile iranienne évidemment beaucoup plus jeune, hyperconnecté comme la société civile russe.

[04:57] – Thomas
Mais la société civile russe montre, je dirais, des formes d’apathie où s’organisent très différemment et dans une opposition beaucoup moins frontale au pouvoir central.

[05:07] – Emilie
Thomas Gomart Lorsque l’on fait comme vous de la prospective géopolitique, est ce qu’il est vertigineux d’oser même envisager la chute du régime iranien, comme d’imaginer d’ailleurs la chute du régime poutinien ?

[05:20] – Thomas
La géopolitique d’abord est toujours vertigineuse et donc il ne faut s’interdire aucune hypothèse intellectuelle parce qu’il faut constater qu’on a des mouvements de protestation très nouveaux et très puissants dans les régimes autoritaires. Aujourd’hui, que ce soit en Chine, on y reviendra probablement, que ce soit en Russie ou que ce soit en Iran. Je pense que c’est, encore une fois, ce n’est pas une hypothèse à écarter. Ce n’est pas forcément la plus probable pour 2023, je rappellerai que, en 2010, les printemps arabes ont commencé en Tunisie et la réaction ou la mise au pas qui a suivi ces printemps arabes, on en voit encore les développements. On en verra encore les développements en 2023. Mais à l’inverse, on n’est pas à l’abri si on regarde l’histoire récente d’effondrement soudain inattendu. Et je fais évidemment référence à la chute du Shah en 1979, à laquelle personne ne s’attendait, ou à la chute de l’U.R.S.S. En 1991. Donc en géopolitique, en réalité, tout est possible.

[06:18] – Emilie
Thomas Gomart On le sait, 2023, c’est aussi une année clé pour le leader turc Recep Tayyip Erdogan. Est-ce que vous pouvez rapidement nous rappeler pourquoi le centenaire, les élections présidentielles et législatives et comment vous voyez l’évolution de cette puissance turque dans le jeu international ?

[06:35] – Thomas
Erdogan est au pouvoir depuis plusieurs années. Il veut effectivement fêter le centenaire de la République turque de 1923. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à la faveur de la guerre d’Ukraine, la Turquie a retrouvé une marge de manœuvre diplomatique parce qu’elle soutient militairement l’Ukraine, avec notamment l’envoi de drones. Et elle a une attitude vis à vis de la Russie qui consiste à la critiquer mais à ne pas la sanctionner. Et ce faisant, elle s’est placée d’une certaine manière en médiatrice du conflit entre la Russie et l’Ukraine, utilisant également sa position de membre de l’OTAN, la Turquie ayant exercé une influence nouvelle en Afrique, en Afrique du Nord en particulier, mais pas seulement depuis des années, investies sur son soft power, sur sa compagnie aérienne par exemple, Turkish Airlines a ouvert beaucoup de lignes, est devenu un acteur hub pour utiliser au mieux le positionnement géographique de la Turquie. Mais j’ajouterai d’autres éléments peut être moins visibles, mais à mon sens très décisifs pour 2023. Et au-delà, c’est l’investissement de la Turquie sur son industrie de défense.

[07:49] – Thomas
Et ça, ça s’est vu en particulier sur les drones, c’est à dire ? La Turquie a progressé de manière très spectaculaire en une décennie et devient un acteur de l’industrie de défense, c’est à dire qu’elle est à la fois capable de de produire certaines de ses armes et de les vendre. Et puis le deuxième aspect, c’est l’aspect énergétique. C’est à dire que la Turquie, avec évidemment la fin du partenariat énergétique entre l’Union européenne et la Russie, veut maximiser son second rôle d’intermédiaire. Et puis également a des ambitions en termes d’exploration et de production en Méditerranée orientale. Et sur ces deux aspects, à mon avis, sont annonciateurs d’une politique turque beaucoup plus affirmée.

[08:29] – Emilie
On parle maintenant en effet pour la Chine. Après trois ans de fermeture, 2023 pourrait être l’année de la reconnexion au monde. Selon vous, avec quelles modalités et quelles conséquences à la fois pour le régime de Sissi Ping et pour le reste de la planète ?

[08:45] – Thomas
Alors, en ce qui concerne la Chine, la fin de l’année 2022 a été extrêmement importante pour deux raisons. La première, ça a été le 20ᵉ congrès du Parti communiste chinois. Quand on lit notamment le discours du président, si on est très frappé par la primauté donnée aux aspects idéologiques et aux aspects de sécurité dans le sens le plus dur du terme. Et puis il y a eu ce changement de pied extrêmement rapide et cette décision de mettre fin du jour au lendemain à la politique zéro Covid. A la suite de protestations de plus en plus vigoureuses et inhabituelles pour le. Pour le. Pour le régime chinois. Donc la fin de 2022, à mon sens, souligne le renforcement du pouvoir personnel de ces Jinping qui est sorti renforcer avec un nouveau mandat du 20ᵉ Congrès et qui montre qu’il peut changer de pied extrêmement rapidement en fonction de la situation. Alors, qu’est-ce que ça veut dire pour 2023 ? Le fait que la Chine revienne se reconnecte en quelque sorte à la mondialisation pose des questions évidemment sanitaires, à la fois sur sa capacité en interne à gérer les contaminations qui vont aller évidemment croissantes et de manière exponentielle.

[09:59] – Thomas
Et également, qu’est-ce que ça veut dire par rapport à la croissance chinoise qui était en berne en 2022 ? Est-ce que ce retour va relancer la croissance chinoise et ce faisant, ce qui sera pas forcément une bonne nouvelle pour les Européens, la demande en énergie de la Chine ? Ou est-ce qu’au contraire il y a un problème de modèle qui est notamment lié aux investissements dans l’immobilier, qui est lié au vieillissement de la population chinoise beaucoup plus structurel et dont on verra affleurer certains aspects en 2023 ? C’est à ce stade pour moi une question ouverte.

[10:32] – Emilie
On quitte maintenant la Chine pour le continent américain, Brésil et Etats-Unis au Brésil. Bien sûr, tout récemment, la tentative de putsch début janvier, après l’élection de Lula par des proches de Bolsonaro, qui rappelle évidemment ce qui s’est passé aux Etats-Unis en janvier 2021 avec l’attaque du Capitole par des proches de Trump qui ne supportaient pas l’élection de Joe Biden. Que se passe-t-il de comparable entre ces deux pays d’un point de vue politique et au-delà ? Faut-il y lire au fond une tendance lourde, antidémocratique, qui pourrait être caractéristique des années 2020 et de l’année 2023 en particulier ?

[11:06] – Thomas
Je crois qu’il y a un parallèle évident entre ce qui s’est passé aux Unis et ce qui se passe au Brésil. C’est le populisme qui revêt deux aspects. Le premier aspect, c’est que le populisme, c’est une méthode de conquête du pouvoir qui passe par la critique systématique des élites en place et qui passe par une vérité alternative affirmée, sans cesse répétée. Le deuxième aspect, c’est qu’une fois élu, les populistes ne veulent plus quitter le pouvoir ou font tout pour rendre. Pour créer, je dirais, une sorte de suspicion permanente sur le résultat des élections. Et ça, c’est quelque chose qu’on observe dans des démocraties bien installées également, c’est à dire cette idée sur laquelle, au fond, l’élection n’est pas si claire, n’est pas si sûr et qu’on peut en discuter les résultats pendant des mois après, après qu’ils aient été annoncés. Et ça, je pense que c’est effectivement très problématique, à la fois pour des pays comme le Brésil et les Etats-Unis, mais aussi pour des démocraties comme les nôtres.

[12:07] – Emilie
Plus précisément les Etats-Unis de Joe Biden qui rentrent dans la seconde partie du mandat. Où est ce qu’elle en est, cette puissance américaine en ce début d’année 2023 ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses pour l’année qui vient ?

[12:20] – Thomas
Je crois que ce qui est quand même assez spectaculaire, c’est le retour d’influence des Etats-Unis, parce que les Etats-Unis ont retrouvé une forme de crédibilité stratégique après les errances du mandat Trump. Quand on regarde les choses en août 2021, avec l’humiliation du retrait d’Afghanistan et la situation début 2023, les Etats-Unis ont repris en main la sécurité européenne à la faveur de la guerre du crabe. Et puis surtout, je crois qu’en 2023, on va voir les premières conséquences de des choix d’économie politique faits fait par l’administration Biden.

[13:05] – Emilie
Vous parlez de la réinvention, au fond d’une certaine forme de leadership américain. Est-ce que cela signifie que ce regain de puissance américain, il se fait au détriment de la puissance européenne ? Ou est-ce qu’au fond ces deux mouvements, la puissance européenne et la puissance américaine se vivent de façon parallèle ?

[13:24] – Thomas
Une des conséquences immédiates de la guerre Ukraine, c’est le resserrement de la relation transatlantique et un resserrement qui s’observe en particulier dans le domaine énergétique. C’est à dire qu’à mon avis, 2023 va être l’année où on va voir apparaître une nouvelle logique, celle de blocs énergétiques. La grande question, en réalité, pour 2023, c’est le degré d’intégration de la Russie de l’Iran au système énergétique chinois et la manière dont les Européens vont trouver des voies alternatives d’approvisionnement au gaz et au pétrole russe. Et parmi ces voies, il y a évidemment ce qui viendra des Etats-Unis, ce qui viendra de Norvège, du Royaume-Uni. Donc ce qui nous remet dans une logique otanienne, et puis ce qui viendra des pays du Golfe de manière plus classique.

[14:16] – Emilie
Au fond, Thomas Gomart, vous venez de nous décrire une logique de bloc qui va aller en s’accentuant dans les mois à venir. Un bloc occidental d’un côté, un bloc qu’on va qualifier d’oriental de l’autre. Ce qui signifie, je suppose, que la confrontation sino-américaine pour le leadership mondial va continuer d’être la grande préoccupation des mois à venir. Quelles sont les forces et les faiblesses pour les deux géants ? Et au moment où nous nous parlons, où en est-il ce rapport de force, précisément entre Pékin et Washington ?

[14:45] – Thomas
Donc, il y a au fond peut être une organisation qui correspond à ce que vous appelez le bloc oriental et qu’il faut apprendre à connaître. Si l’Organisation de coopération de Shanghai, qui réunit historiquement la Russie et la Chine, les pays d’Asie centrale et rejoint par l’Iran, par l’Inde, par le Pakistan, et effectivement, ces pays-là se rejoignent pour contester une forme de domination occidentale sur les affaires, sur les affaires mondiales, domination à mon avis très exagérée quand on regarde l’évolution du système international depuis depuis depuis ces dernières années maintenant sur 2022. Je crois que la Chine a montré une forme d’impasse dans son modèle. J’en veux pour preuve tout le discours au début de la crise sanitaire sur l’incurie européenne ou l’incurie américaine. Au fond, les Chinois et les autorités chinoises se rendent compte que c’est difficile à gérer pour tout le monde, que leur masque, leur vaccin n’est pas plus efficace que celui des occidentaux pour prendre un exemple. Et donc, 2022, c’est plutôt pour moi les Etats-Unis qui ont montré leur nouvelle crédibilité.

[15:52] – Thomas
Crédibilité qu’il y a tout simplement du fait d’un discours cohérent par rapport aux années Trump. Et donc cette cohérence en soi remet les Etats-Unis au centre. Et la grande question pour 2023, c’est la capacité de la Chine à renouer avec une croissance suffisamment forte, à la fois pour remplir son contrat social et également pour que l’économie mondiale ne tombe pas en récession.

[16:22] – Emilie
Merci infiniment, Thomas Gomart, d’avoir été avec nous aujourd’hui. Je rappelle que vous êtes le directeur de l’IFRI, l’Institut français des relations internationales, et je rappelle le titre de ce livre à paraître chez Tallandier Les ambitions inavouées, ce que préparent les grandes puissances. Merci encore. Merci à vous de nous avoir suivis. Merci pour votre fidélité et on se retrouve évidemment la semaine prochaine pour une nouvelle leçon de géopolitique. À bientôt !

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