Le Dessous des cartes – Syrie

 

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[00:00:09.732- Emilie Aubrey] Ravi de retrouver pour ce nouveau numéro du dessous des cartes, nous démarrons notre émission sur le site de Palmyre. Peut être faites vous partie des chanceux qui ont connu cette époque pas si lointaine où l’on pouvait voyager en Syrie et visiter notamment cette cité antique gréco romaine située en plein cœur du désert syrien, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. L’entrée de Daesh à Palmyre en mars 2015, filmant la destruction de vestiges millénaires, a traumatisé le monde.

[00:00:38.142- Emilie Aubrey] Heureusement, tout le site n’a pas été touché de la même manière, et aujourd’hui, les experts considèrent que si les centres les plus connus ont effectivement été presque rasés, le domaine très étalé n’a pas tout perdu. 2011-2021 le conflit en Syrie a fait plus de 500.000 morts et plusieurs millions de déplacés. Et parce que cela fait déjà dix ans que ce pays est meurtri. Nous avons voulu revisiter son histoire pour comprendre le sinistre effet domino qui a conduit le clan Assad à laisser la Syrie glisser d’une guerre civile à une guerre confessionnelle jusqu’à un conflit international. Sortons les cartes.

[00:01:14.992- Emilie Aubrey] La Syrie se situe à l’extrémité orientale de la mer Méditerranée. Outre son littoral, le pays est bordé au nord par la Turquie, à lest par l’Irak et au sud par la Jordanie, Israël et le Liban. L’essentiel du territoire syrien est constitué d’un vaste plateau calcaire et traversé au Nord-Est par le fleuve Euphrate. Au delà des chaînes côtières, qui bénéficie d’une pluviométrie abondante, l’aridité se manifeste rapidement.

[00:01:45.232- Emilie Aubrey] À la veille de la guerre, l’économie syrienne s’appuyait principalement sur le secteur agricole, qui employait 25% de la population active. l’Industrie, très étatisé, employait, elle, environ 20% des Syriens. Les exportations de pétrole représentaient 25% des revenus de l’État et les principales ressources minières étaient celles du phosphate. En 2011, la Syrie comptait 21 millions d’habitants. La majorité de cette population résidait alors dans les villes sur la bande côtière – Tartous, Lattaquié sur la côte ouest; Alep, Hama, Homs. Deir ez-Zor et Raqqa à l’est; et au sud, Damas, la capitale et sa périphérie, qui comptait 5 millions d’habitants.

[00:02:31.312- Emilie Aubrey] La population syrienne était plurielle, tant sur le plan ethnique que confessionnel. Les Arabes sunnites dominaient avec 64% de la population. Les alaouites, avec 10% de la population, et les Druzes, avec 3%, représentaient le courant chiite, alors que différentes communautés chrétiennes rassemblaient quant à elles 5% des Syriens. En plus de ces communautés arabes, on trouvait deux autres groupes ethniques uniques; les Kurdes avec 14% de la population, et les Turkmènes 1%.

[00:03:05.002- Emilie Aubrey] C’est à la communauté alaouite qui appartient la famille Assad. Havez al-Assad, a été chef de l’Etat de 1970 jusqu’à sa mort en 2000. Son fils Bachar a été nommé président en 2000. À la veille de la guerre de 2011 cela faisait près de 50 ans que le pays était maintenu en l’état d’urgence, ce qui signifiait censure, surveillance accrue, interdiction de réunions de plus de cinq personnes et hantise de l’incarcération. La communauté alaouite était sur représentés dans l’état major de l’armée et dans les services de sécurité.

[00:03:41.302- Emilie Aubrey] La libéralisation de l’économie voulue par le président avait aussi profité à son entourage. Rami Makhlouf, cousin du président, était ainsi devenu le premier investisseur privé du pays dans les banques, la téléphonie mobile, le pétrole ou le BTP. Parallèlement, 30% des Syriens vivaient en dessous du seuil de pauvreté et le taux de chômage était compris entre 20 et 25%, les jeunes étant six fois plus au chômage que les adultes, et la moitié de la population avait alors moins de 20 ans.

[00:04:12.322- Emilie Aubrey] Enfin, toujours en 2011, une sécheresse touchait le pays depuis cinq ans. Les prix s’envolaient et 1,5 million de personnes avaient rejoint les périphéries des villes. On l’aura compris, en cette année 2011, toutes les conditions sont réunies pour une explosion sociale. Une explosion sociale qui va se transformer en guerre civile, puis en guerre confessionnelle pour finalement s’internationaliser. C’est ce qu’on va voir maintenant.

[00:04:37.762- Emilie Aubrey] Alors commençons par regarder comment un soulèvement populaire s’est transformé en guerre civile.

[00:04:44.152- Emilie Aubrey] Au début de l’année 2011, ce sont les printemps arabes: Tunisie, Egypte, Libye. Puis la contestation atteint la Syrie. À Deraa, petite ville agricole du sud du pays, de jeunes collégiens tague. Le peuple veut la chute du régime. Ils sont arrêtés et torturés par les services de sécurité. En réaction, les manifestations s’étendent dans tout le pays. Elles sont pacifiques et les forces du régime répondent en tirant sur la foule, en arrêtant et en torturant civils et activistes, entraînant de nouvelles manifestations.

[00:05:17.962- Emilie Aubrey] Ce cycle manifestation, répression se poursuit toute l’année 2011. Le 31 juillet, via une vidéo depuis la Turquie, l’armée syrienne libre est créée par des militaires déserteurs qui refusent de tirer sur le peuple. À l’été 2012, les brigades de cette armée syrienne libre s’emparent des quartiers populaires d’Alep, deuxième ville du pays, et, avec les unités de protection du peuple, les Kurdes, réprimés par le régime depuis des décennies, prennent le contrôle de leur région au nord. Sauf que Bachar el-Assad n’a aucune intention de quitter le pouvoir.

[00:05:53.392- Emilie Aubrey] Il va donc lourdement militarisée la répression, transformant le soulèvement populaire en guerre civile utilisation de chars, d’hélicoptères, puis d’avions de combat et même des missiles balistiques pour bombarder les zones aux mains de l’opposition et empêcher toute vie normale en frappant boulangerie, dépôt de vivres, hôpitaux et écoles. En 2012 et 2013, l’armée syrienne libre et les Kurdes s’emparent de la majeure partie du nord et de l’est de la Syrie. Le régime résiste dans le sud et l’ouest, allant jusqu’à utiliser des armes chimiques, notamment le 21 août 2013 dans la Ghouta orientale, en périphérie de Damas.

[00:06:33.482- Emilie Aubrey] La guerre va ensuite prendre une tournure confessionnelle. l’Armée syrienne libre, disposant de peu de moyens et de cohésion, est progressivement supplantée par de nombreux groupes djihadistes tels que Ahrar al-Cham ou Jaïch al-Islam, ou encore le Front al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda. Ces groupes sont financés par le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie. Ce djihadisme attire en Syrie de nombreux étrangers Tunisiens, Libyens, Turcs, Saoudiens, mais aussi Français, Belges et Allemands.

[00:07:04.382- Emilie Aubrey] À partir de 2013, l’apparition sur le terrain de l’organisation djihadiste Etat Islamique bouleverse le rapport de force. En 2014, Daesh s’empare de l’est de la Syrie ainsi que du nord ouest de l’Irak et proclame la restauration du califat. À son apogée, Daesh aurait étendu son influence sur un territoire de la taille du Royaume-Uni, si l’on compte les zones désertiques. Daesh se projette aussi à travers le monde en revendiquant des actions terroristes, notamment en France et en Belgique. Commence alors l’internationalisation du conflit.

[00:07:41.062- Emilie Aubrey] A partir de septembre 2014, une coalition se forme contre Daesh. Dirigée par les Etats-Unis, elle rassemble entre autres les principales armées européennes, l’Australie, le Canada, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, le Qatar, Bahreïn et les Emirats. Elle mène plus de 4000 frappes en Syrie entre 2014 et 2016. La coalition s’appuie au sol sur les unités de protection du peuple kurde. Les Kurdes, qui remportent une première victoire à Kobané en janvier 2015 puis en octobre 2017, font chuter Raqqa, que Daesh considère comme sa capitale syrienne.

[00:08:22.062- Emilie Aubrey] La Russie, de son côté, constituait un soutien à Bachar el-Assad à l’ONU en opposant des veto systématique à toute velléité d’intervention internationale. Et à partir de septembre 2015, la Russie constitue sa propre coalition avec le Hezbollah libanais et l’Iran, officiellement pour lutter contre Daesh, mais en bombardant entre autres Alep, la Ghouta orientale, près de Damas ou d’Héra. Poutine permet surtout aux troupes gouvernementales de reprendre ces zones clés alors que le régime menaçait de tomber.

[00:08:55.002- Emilie Aubrey] La Turquie est un autre acteur clé du conflit. En fermant les yeux sur ses 822 kilomètres de frontière avec la Syrie, elle va permettre l’acheminement de matériel militaire et de milliers de jihadistes vers les zones de guerre. Après avoir soutenu l’Armée syrienne libre, Erdogan intervient militairement en Syrie suite à son rapprochement avec la Russie, officiellement contre Daesh. Mais il s’agit surtout de neutraliser la présence kurde. En effet, les Kurdes ont proclamé une région fédérale. Erdogan veut les empêcher de réaliser une région autonome le long de la frontière. En 2018, l’enclave d’Afrique est reconquise et en 2019, le retrait des troupes américaines voulu par Donald Trump permette une nouvelle offensive turque.

[00:09:43.852- Emilie Aubrey] Résultat en avril 2020, les forces du régime de Bachar el-Assad et ses alliés contrôlent plus de la moitié du territoire. 2011-2021, après dix ans, la guerre n’est toujours pas terminée. A ce jour, elle a fait un demi million de morts. Des bombardements, des attaques à l’arme chimique, des massacres, crimes de guerre et crimes contre l’humanité ont été commis principalement par le régime syrien et secondairement par l’État islamique. Sept millions de Syriens ont fui le pays, soit un tiers de la population.

[00:10:17.422- Emilie Aubrey] Ils sont pour beaucoup entassés dans les pays voisins plus de trois millions en Turquie, 1,4 million au Liban, 650.000 en Jordanie, 246.000 en Irak, mais aussi 126.000 en Egypte et un million répartis entre Europe, Amérique du Nord et Australie. Enfin, l’économie syrienne est en lambeaux, comme on peut le voir sur ces graphiques. La production pétrolière s’est effondrée. Celle des phosphates aussi, pour ensuite reprendre les mines ayant été relancée par des financements iraniens et russes.

[00:10:51.692- Emilie Aubrey] Le tourisme a disparu. Le secteur agricole est profondément perturbé et l’ONU estime que près de 8 millions de Syriens souffrent d’insuffisance alimentaire, soit la moitié de la population restée au pays. 2011-2021 dix ans de guerre en Syrie que nous venons de revisiter par les cartes. Aujourd’hui, la guerre est toujours en cours, notamment à Idleb. Des millions de réfugiés ne peuvent toujours pas regagner leur pays.

[00:11:20.992- Emilie Aubrey] Bachar el-Assad, lui, est toujours au pouvoir. Pour autant, est il vraiment maître incontesté en son pays. Dans cette série détruite sur fond d’affaires, de corruption incessante, de tensions à l’intérieur du clan Assad, de dépendance accrue vis à vis de Moscou comme de Téhéran, Bachar n’a qu’en apparence gagné la guerre et, à l’évidence, il a perdu la paix.

[00:11:42.982- Emilie Aubrey] Ainsi s’achève ce nouveau numéro du dessous des cartes au rendez vous. Bien sûr, la semaine prochaine, même endroit, même heure. Et d’ici là, n’oubliez pas notre site internet: Arte.TV. À bientôt.